Politique

France-Maghreb : Zineb El Rhazoui, chronique d’une candidature avortée

Récemment convertie au macronisme, l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo espérait obtenir l’investiture de la majorité présidentielle en faisant jouer ses réseaux. Mais son profil, jugé trop clivant, a finalement été écarté.

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Mis à jour le 24 juin 2022 à 12:34

Zineb El Rhazoui, à Paris, le 12 mai 2022. © JOEL SAGET/AFP

S’il fallait étudier le modus operandi pour étouffer une crise politique pointant le bout de son nez, la candidature avortée de Zineb El Rhazoui aux prochaines élections législatives offrirait un cas d’école.

Coming out

L’ancienne journaliste, qui avait fait, d’après ses propres mots, son « coming out » macroniste quelques mois avant le premier tour de l’élection présidentielle française, est passée tout près d’une investiture par la coalition présidentielle, récemment rebaptisée Ensemble !, dans la 9e circonscription des Français de l’étranger, qui regroupe le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest.

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Plusieurs mois auparavant, pourtant, rien ne laissait présager un tel scénario, car les propos parfois durs tenus par la militante à l’égard du chef de l’État faisaient davantage d’elle l’une de ses détractrices. L’intéressée a justifié son inflexion par le tournant opéré par Emmanuel Macron sur la question de la laïcité et sur son rapport à l’islam.

Ainsi, peu après la réélection d’Emmanuel Macron, le nom de l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo commence à circuler dans les rangs de La République en marche (LaREM) pour mener la campagne législative dans la 9e circonscription des Français de l’étranger.

Ces simples rumeurs déclenchent aussitôt un tollé au sein d’une partie de l’opinion publique, mais aussi dans les instances du parti présidentiel. En cause : sa personnalité et ses positions, perçues comme trop clivantes des deux côtés de la Méditerranée.

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Controverses

Pour rappel, à son arrivée en France, Zineb El Rhazoui est rapidement devenue une figure controversée après une ascension médiatique qu’elle doit à sa parfaite adaptation aux joutes verbales et autres « clash » et « buzz » qu’affectionnent les médias, à une forte personnalité et à des propos très critiques à l’égard de la religion musulmane, en pleine droitisation de la société française sur les questions liées à l’islam.

En novembre 2019, sur le plateau de CNews, elle dérape en déclarant face à un Pascal Praud médusé qu’il faudrait que la police « tire à balles réelles » lorsque des émeutes éclatent dans les banlieues. La même année, elle déclenche une nouvelle polémique en posant aux côtés du YouTubeur d’extrême droite Papacito.

Face à la flambée de critiques qu’a suscité ce dernier épisode, elle avait répondu sur Twitter « préférer mille fois l’humour noir de Papacito, sa fine connaissance de l’Histoire de France, ses métaphores à faire pisser de rire, que l’humour mainstream et subventionné d’Omar Sy ».

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Pour couper court à toute polémique, le président du groupe LaREM à l’Assemblée nationale, Christophe Castaner, a catégoriquement démenti toute idée d’une candidature El Rhazoui : « J’ai vu que la presse en parlait. […] À aucun moment sa candidature n’a été envisagée et elle ne l’a pas demandée », a déclaré l’ancien ministre de l’Intérieur.

Une version peu crédible compte tenu de la proximité de Zineb El Rhazoui avec plusieurs cadres de la Macronie, en particulier ceux qui sont proches des thèses du Printemps Républicain, ce mouvement politique prônant une application stricte de la laïcité, et parfois accusé de reprendre et de légitimer des idées islamophobes.

La Franco-Marocaine serait notamment proche de l’ancienne ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, et de l’ancien ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, qui a fait de la laïcité stricte l’un de ses chevaux de bataille, allant jusqu’à déclarer que « le port du voile n’est pas souhaitable ».

De plus, et d’après des propos rapportés par Mediapart, le président de la République en personne se serait senti « très touché » par le soutien de l’ancienne collaboratrice de Charlie Hebdo.

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« Je n’ai pas compris pourquoi @CCastaner s’est permis d’être aussi désobligeant à mon égard. Tellement facile pour lui de s’essuyer les pieds sur une femme qui ne lui a rien fait. Je rétablirai la vérité en temps voulu », a rétorqué El Rhazoui dans un tweet le 19 mai.

« Je vais la salir »

En réalité, et selon, nos informations, l’ancienne journaliste a non seulement essayé de briguer la 9e circonscription des Français de l’étranger, mais elle aurait auparavant tenté sa chance… dans la 10e (Moyen-Orient et Afrique australe).

Un choix somme toute logique, dans la mesure où Zineb El Rhazoui fait depuis plusieurs années la navette entre Paris à Dubaï, où son compagnon, qui a fréquenté Emmanuel Macron lors de son passage chez Rothschild, exerce en tant que banquier au département de la finance islamique du prestigieux établissement.

Pour arriver à se faire investir par la majorité présidentielle, la tout juste convertie au macronisme a tenté de s’appuyer sur les soutiens dont elle dispose au sein du cercle présidentiel. C’est le député Jean-Baptiste Moreau (LaREM), l’un de ses amis proches, qui a poussé sa candidature en interne. Ce dernier avait déjà aidé Manuel Valls à obtenir l’investiture de la majorité dans la 5e circonscription des Français de l’étranger.

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Mais ce qui était déjà difficile à obtenir pour l’ancien Premier ministre de François Hollande, souffrant d’un déficit de popularité, l’est encore plus pour Zineb El Rhazoui, qui se retrouve rapidement confrontée à deux obstacles majeurs.

Premièrement, le bilan de la députée sortante de la 10e, Amélia Lakrafi – également issue des rangs de LaREM – est jugé plus que satisfaisant par plusieurs cadres du parti, et cette dernière compte bien rempiler pour un second mandat.

Ensuite, et bien que l’ancienne journaliste dispose de quelques soutiens, sa personnalité et ses propos sur l’islam sont loin de faire l’unanimité. A fortiori lorsqu’il s’agit de présenter un candidat dans une circonscription où l’écrasante majorité de la population est de confession musulmane. « On ne va pas investir une islamophobe », s’agace un pilier de la Macronie au moment où les rumeurs sur sa candidature allaient bon train.

Loin de se décourager, Zineb El Rhazoui, peut-être convaincue que sa notoriété jouera en sa faveur, croit avoir toutes les cartes en main pour réussir à s’imposer et engage un bras de fer. À des proches, et selon des propos qui nous ont été rapportés, elle aurait déclaré : « Si je ne peux pas avoir sa circo [celle d’Amélia Lakrafi, NDLR], je vais la salir. »

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Colère de Rabat

Malgré ces tentatives de passage en force, l’hypothèse d’une candidature dans la 10e est finalement écartée. El Rhazoui se rabat alors sur la 9e circonscription des Français de l’étranger où le député sortant, M’jid El Guerrab, a peu de chances d’être investi du fait de ses déboires judiciaires.

Mais si rien n’a filtré concernant son projet dans la 10e, ses ambitions pour la 9e fuitent dans la presse. Levée de bouclier immédiate au sein d’une partie de l’opinion publique. Ses différentes saillies refont surface et provoquent la colère de plusieurs membres du parti d’Emmanuel Macron, mais aussi et surtout celle de l’antenne de LaREM au Maroc.

Car à plus de 2 000 kilomètres au sud de Paris, dans son pays natal (qui constitue le principal réservoir de voix de la circonscription), la figure de Zineb El Rhazoui est connue de longue date. Les pique-niques qu’elle a organisés en 2009 pendant le mois de Ramadan avec le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles, qu’elle a cofondé, ainsi que ses propos sur le roi, qu’elle a qualifié de « premier des islamistes », ont à de multiples reprises défrayé la chronique.

L’idée d’investir une personnalité aussi clivante a donc surpris tout le monde dans les rangs de la Macronie. Un élu local basé à Rabat assure avoir eu « l’impression d’un spin doctor qui effectuait un test. Comment peut-on, quand on connaît le Maroc, envisager d’investir quelqu’un de ce cet acabit ? » s’étrangle l’élu.

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« Cela illustre la dynamique entamée par Hollande et poursuivie par Macron, de désintérêt de la France à l’égard du Maroc », estime pour sa part une candidate investie par son parti, qui juge le message envoyé au Maroc à travers l’idée de cette candidature « diplomatiquement catastrophique ».

Lorsqu’il apprend la nouvelle, Ahmed Eddarraz voit rouge. Pour cet ancien buraliste d’origine marocaine, réputé proche du couple Macron, qui brigue à ce moment-là l’investiture de la majorité présidentielle dans la circonscription (il s’est depuis retiré au profit d’Élisabeth Moreno), la nouvelle ne passe pas. Il décroche son téléphone et appelle ses contacts au sein de LaREM, qui lui confirment tous que l’hypothèse El Rhazoui est effectivement envisagée par les instances du parti.

Immédiatement, Ahmed Eddarraz demande à tous les candidats de faire bloc contre la candidature El Rhazoui, et menace de quitter le parti si l’ancienne journaliste venait à être investie. « Beaucoup de marcheurs se sont insurgés. Il y a eu un consensus pour dénoncer sa candidature », clame Eddarraz.

« Ce qui est vraiment préoccupant, c’est que je suis convaincu que ce sont ses propos sur les tirs à balles réelles qui sont à l’origine de son éviction, et pas du tout ses relations avec le Maroc », déplore le même candidat investi.

Sollicités par Jeune Afrique, ni Zineb El Rhazoui ni son entourage n’ont donné suite à nos demandes d’entretien.