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Zineb El Rhazoui, Mohamed Sifaoui, Zohra Bitan : pourquoi la critique de l’islam fait vendre

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Mis à jour le 10 septembre 2020 à 16h33
La journaliste Zineb El Rhazoui lors d'une conférence à New York, le 6 avril 2017.

La journaliste Zineb El Rhazoui lors d'une conférence à New York, le 6 avril 2017. © AP SIPA/Richard Drew

En France, ces personnalités occupent le terrain médiatique en se présentant comme des lanceurs d’alerte contre l’islamisme. Comment expliquer leur succès sur les plateaux ?

Les native informants. La formule a le don d’électriser le débat. En 2013, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), l’exhumait dans une tribune parue dans le Nouvel Obs.

L’empruntant aux post-colonial studies, le chercheur décrivait alors l’imam Chalgoumi comme le parfait exemple du native informant (« agent de renseignements indigène »), ces personnalités issues d’une communauté mais qui y sont au fond trop peu ancrées pour en être des porte-paroles crédibles.

En 2017, Houria Bouteldja, porte-parole du PIR, parti des Indigènes de la République, torpillait Leïla Slimani, romancière franco-marocaine, avec la même formule.

Conforter la majorité dominante blanche

En cause, son ouvrage Sexe et mensonges, La vie sexuelle au Maroc. L’auteure y pointait la schizophrénie de son pays natal, tiraillé entre le contrôle de la sexualité des femmes et l’hypocrisie des business qui en découlent. Lui est alors reproché de conforter la majorité dominante blanche dans une vision du monde arabe rétrograde, sexiste voire exotique.

Depuis, l’expression s’applique, régulièrement, à un panel d’experts médiatiques telles que Zohra Bitan, Jean Messiha, Zineb El Rhazoui, Mohamed Sifaoui ou encore Nader Allouche.

Leur marotte ?  L’islam et les questions qui tournoient autour : voile, quartiers populaires, laïcité, immigration, etc.

Leur marotte ?  L’islam et les questions qui tournoient autour : voile, quartiers populaires, laïcité, immigration, etc. Chaque semaine, à coups de tweets corrosifs ou de joutes verbales sur les chaines d’information continue, ces polémistes affrontent leurs adversaires préférés, les militants anti-racistes et décoloniaux. Une théâtralisation du débat d’idées qui interroge sur la fécondité de la conversation publique.

Car si ces figures ont en commun d’être au moins nées en Afrique du Nord ou d’avoir grandi en France dans une famille d’ascendance arabe et/ou musulmane, la question de leur légitimité sur ces sujets complexes se pose.

À 28 ans, Nader Allouche, lui, se sent concerné par les débats autour de l’islam. « Peu importe que je sois musulman ou non, je suis issu de l’immigration algérienne et en tant qu’homosexuel, l’islam a un discours sur mon orientation sexuelle », explique-t-il.

S’il se définit comme israélophile sur sa biographie Twitter, l’essentiel de ses tweets porte sur la deuxième religion de France, l’affaire Adama Traoré ou le sort des Chrétiens d’Orient.

Doctorant en Histoire, Nader Allouche affirme avoir mené  « une carrière de journaliste au Liban et en Syrie », qui l’a mené notamment à prendre la défense du régime de Bachar al-Assad, avant d’échouer sur « Goldnadel TV », média éponyme de l’avocat-twitteur William.

Proximité avec l’extrême-droite

Ce dernier était d’ailleurs l’un des invités phares de la convention parisienne de Marion Maréchal, le 28 septembre 2019. Une proximité intellectuelle et idéologique, donc, avec l’extrême-droite que Nader Allouche balaie d’un revers de phrase. « J’ai beaucoup de mal avec cette dichotomie native informants et anti-racistes. Ces derniers me semblent homophobes et antisémites », attaque-t-il.

Nader Allouche se positionne ainsi « avant tout comme un militant de la cause homosexuelle ». Un activisme qui ne lui a pas encore permis de « percer » : Allouche reste encore à la marge du cœur de la machine médiatique.

Loin d’une Zohra Bitan, ancienne socialiste et figure des Grands Gueules (RMC), ou de Jean Messiha, né Hossam au Caire en 1970. Membre du Bureau national du Rassemblement national, ce haut-fonctionnaire dispose de son rond de serviette dans plusieurs médias tels que Cnews, Sud Radio ou encore dans l’émission « Balance ton poste ! » (C8).

Chacun joue sa partition, « l’idiot utile d’un parti de racistes » contre « l’idiot utile de l’islamisme »

Cette omniprésence médiatique lui permet de dérouler un discours obsessionnel sur la religiosité et la visibilité de l’islam, et cadre avec la polarisation du débat public. Une recette que le célèbre animateur de « Balance ton poste ! » Cyril Hanouna sait gagnante, en termes d’audience.

Le 9 janvier 2020, il oppose dans son émission le militant RN à Yassine Bellatar, humoriste. S’ensuit un débat taillé pour les réseaux sociaux où punchlines et insultes permettent de dépasser le million de vues sur YouTube. Chacun joue sa partition, « l’idiot utile d’un parti de racistes » (dixit Yassine Bellatar) contre « l’idiot utile de l’islamisme » (dixit Jean Messiha).

Selon Farid Temsamani, chef d’entreprise et porte-parole de l’association Banlieue Plus, « nous sommes régulièrement sollicités par les médias pour ce type de débats. Nous n’y allons pas systématiquement mais il est évident qu’un discours posé et complexe n’intéresse pas la presse ».

Parmi les figures historiques de cette caste, Mohamed Sifaoui, journaliste franco-algérien controversé spécialiste de l’intégrisme fait figure de précurseur. Également réalisateur, il a lancé islamoscope.tv le 1er septembre, une plateforme d’analyses sur l’islam politique. Notre demande d’interview est restée en suspens.

Sur la page d’accueil du média, une ambition assumée : « Cerner l’islam politique (…) sans langue de bois mais loin des clichés et des préjugés ». Avec en creux, une attente, surfer sur les peurs du grand public et faire le buzz sur les réseaux sociaux.

Moins de trois jours après son lancement, Mohamed Sifaoui interpelle Twitter France à propos d’un contenu signalé. Avec un empressement palpable, le journaliste accuse l’oiseau bleu de « censure », bien conscient que le terme apporte du cachet à ses investigations sur l’islam politique. L’équation est courante sur les réseaux sociaux : la « censure » donne du crédit au propos de celui qui prétend la subir.

Lecture identitaire de l’information

Quels sont les ressorts de l’éclosion médiatique de ces personnalités ? Vincent Geisser, politologue, spécialiste des élites maghrébines et auteur de La nouvelle islamophobie (éd. La Découverte, 2003) pointe une première raison : « L’expertise sur l’islam est devenue un véritable marché », dans le sillage du 11-septembre.

Mohamed Sifaoui a en grande partie construit sa légitimité médiatique dans ce contexte mais aussi dans celui de la guerre civile algérienne.

Figure de proue également,  Zineb El Razhoui. Née au Maroc d’un père marocain et d’une mère franco-algérienne, l’ex-journaliste de Charlie Hebdo s’est muée, au lendemain de l’assassinat de ses collègues en passionaria de la lutte anti-islam, quitte à amalgamer musulmans et terroristes.

Pour la journaliste, qui vit sous protection policière permanente, indigénistes, décoloniaux et autres « partisans du voile » ne sont que les marchepieds du terrorisme islamique.

Zineb El Rahzoui a toujours été une révoltée sur la question de la religion

Des accusations que son statut de rescapée des attentats du 7 janvier 2015 autorisent. Selon un ancien collègue, « elle a toujours été une révoltée sur la question de la religion. »

Militante de la liberté de culte et de la laïcité, Zineb El Rahzoui organise avec le mouvement MALI (Mouvement alternatif pour les libertés individuelles) un pique-nique durant le Ramadan 2009 au Maroc. Elle sera rapidement identifiée comme un trublion dans le royaume.

« Repérée par Charb à la suite d’une interview sur les libertés individuelles et le Mouvement du 20 Février dont elle est l’une des figures, il lui propose d’écrire une BD sur la vie du prophète », poursuit son ancien collègue.

Puis, après un passage en 2011 par l’association « Ni putes, ni soumises », elle décroche une bourse en journalisme en Slovénie où elle passe neuf mois dans le cadre du programme International Cities of refuge Network, « avant de rejoindre Paris et la rédaction du journal ».

Convaincue d’avoir le Makhzen aux trousses, Zineb El Rhazoui fait feu de tout bois pour nourrir un récit anti-islam. « Je ne sais pas si elle hait autant l’islam ou si elle surfe sur la question », confie le journaliste. C’est un point commun avec Mohamed Sifaoui : l’importation du contexte maghrébin en France. « Ils transposent systématiquement des réalités de leur pays d’origine à la société française », pointe Vincent Geisser.

Divertir plutôt que réfléchir

Second ressort de leur succès médiatique : l’émergence des chaines d’information en continu, dont le besoin de commenter l’actualité – voire de la meubler – explique la fabrication d’experts à la légitimité discutable.

« La logique mercantile des médias permet à des individus d’exister dans de nombreux champs, politique, médiatique ou institutionnel », ajoute Vincent Geisser.

Au fond, avec les native informants, on informe moins que l’on ne vend. Quitte à s’appuyer sur des experts dont la légitimité du discours sur l’islam repose essentiellement sur le patronyme. Et c’est là que le bât blesse.

« Il y a une facilité à recourir à des cautions ethno-religieuses », déplore Vincent Geisser. La demande médiatique est telle sur la question de l’islam et des quartiers, qu’un simple nom à consonance extra-européenne ou un vague lien avec les quartiers suffisent à vous propulser sur le devant de la scène.

Ces figures sont instrumentalisées autant qu’elles instrumentalisent

« Il y a un côté jetable. Ces figures sont instrumentalisées autant qu’elles instrumentalisent », analyse Vincent Geisser. Des propos réfutés par Antoine Menusier, ancien rédacteur en chef du Bondy Blog.

« Je ne nie pas le désir de plaire chez ces experts, mais en faire des collabeurs ou des Noirs de maison en devient raciste », fustige celui qui publie aussi dans le magazine Causeur.

« Dans l’autre camp (ndlr : les antiracistes), je sens une mortification à ne pas se défaire du passé colonial. Selon eux, le principal problème ne serait pas l’islam intégriste mais la colonisation », résume-t-il.

Assignation à l’activisme ?

Alors dans cette guerre des tranchées médiatiques, est-il encore possible de discuter, et surtout d’avancer ? Marie-France Malonga, sociologue des médias, rappelle que le phénomène n’est pas pas si nouveau et dépasse la question des médias.

« Si l’information en continue rend ces personnalités plus visibles, je pense que ce type de posture a toujours existé. Sous la colonisation, on a créé une caste d’Indigènes éclairés pour pouvoir insuffler les idées universalistes, assimilationnistes auprès de la population colonisée. Finalement, faire le jeu du pouvoir dominant pour exister, c’est du déjà-vu ». De là à les qualifier de « traître, je ne suis pas d’accord. C’est un jugement de valeur et tout le monde a le droit de s’exprimer ».

Au-delà de la logique commerciale des chaînes, le statut de ces figures interpelle. Toutes sont ainsi présentées comme des activistes. C’est un critère essentiel dans la distribution de la parole médiatique.

« En France, il faut être un militant pour s’exprimer sur ces sujets ». Opposer des arguments tranchés et clivants, débarrassés de toute dimension scientifique. Or, selon Marie-France Malonga, « c’est un très gros problème, typiquement français ».

Si la sociologue note des avancées dans la presse écrite, elle préconise « l’émergence d’une parole intellectuelle, même si cela n’est pas encouragé en France ».

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