Politique

France-Maghreb : la bataille pour la 9e circonscription des Français de l’étranger est lancée

Dans cette circonscription, l’incertitude qui plane sur le sort du député sortant M’jid El Guerrab dont le procès a eu lieu le 7 avril, a aiguisé l’appétit de nouveaux prétendants.

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Mis à jour le 20 avril 2022 à 19:08

M’Jid El Guerrab © Bruno Lévy pour JA

Au moment où la campagne présidentielle en France entame sa dernière ligne droite, la compétition pour les élections législatives a déjà commencé. Sur le continent, les 159 555 Français inscrits (au 1er janvier) sur les registres consulaires et répartis sur seize pays du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest sont ainsi appelés aux urnes pour élire leur futur député les 12 et 19 juin 2022.

Dans la neuvième circonscription des Français de l’étranger, c’est au candidat qui décrochera le précieux sésame de l’investiture de La République en marche (LREM), le parti du président français Emmanuel Macron. Plusieurs candidats devraient, même s’ils ne sont pas officiellement investis, mener campagne en affichant leur soutien à l’action présidentielle.

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Si le scénario est similaire à celui de 2017, le casting des candidats et des forces politiques en présence sera partiellement renouvelé. Car la future coalition menée par LREM intégrera très certainement Horizons, le nouveau mouvement de l’ex-Premier ministre Édouard Philippe, ainsi que le Mouvement démocrate (MoDem) de François Bayrou.

Incertitude

Généralement, le député en poste dans une circonscription bénéficie d’une prime au sortant, et se voit octroyer l’investiture s’il est issu des rangs du parti, à la seule condition qu’il décide de se représenter. Si l’actuel titulaire du poste, le franco-marocain M’jid El Guerrab, devrait être candidat à sa propre succession, un arbitrage interne sera nécessaire pour choisir celui qui bénéficiera officiellement du soutien d’Emmanuel Macron.

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Car en septembre 2017, soit quelques semaines à peine après avoir remporté les élections avec le soutien de LREM, le jeune député alors âgé de 33 ans, s’est retrouvé au cœur d’une polémique. Après avoir croisé par hasard à Paris son ancien compagnon du Parti socialiste, Boris Faure, M’jid El Guerrab lui a asséné deux coups de casque au cours d’une discussion houleuse. Grièvement blessé, Boris Faure avait été placé en réanimation pendant plusieurs jours.

Verdict le 12 mai

Contraint de quitter LREM, l’élu a néanmoins continué de siéger tout au long du quinquennat à l’Assemblée et de soutenir l’action du président. Lors de l’audience du 7 avril, l’accusé n’a pas nié les faits qui lui sont reprochés et a évoqué un geste « absurde ». La procureure n’en a pas moins requis deux ans de prison avec sursis et un an ferme, assortis d’une peine d’inéligibilité de trois ans.

Le tribunal correctionnel rendra son verdict le 12 mai, soit un mois jour pour jour avant le premier tour des législatives. Interrogé sur le timing de son procès qui intervient très peu de temps avant l’échéance électorale, le principal intéressé affirme ne pas en tenir compte. « Je ne me suis jamais exprimé publiquement sur cette affaire et j’ai pu cette fois le faire devant les juges. À présent, la justice rendra sa décision en toute indépendance », a-t-il confié.

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Quant à savoir si le député sortant briguera un second mandat, M’jid El Guerrab a indiqué qu’il « consulter[a] les citoyens de [sa] circonscription le moment venu », assurant que lorsqu’il va à leur rencontre, « personne » ne lui parle de cette affaire. « Le président de la République a rassemblé les députés de la majorité présidentielle quelques semaines avant le premier tour, et son message était très clair : il faut jouer les matchs les uns après les autres », poursuit-il.

Tout en soutenant Emmanuel Macron, Mehdi Reddad compte jouer sur sa proximité avec l’ancien Premier ministre

Nouveaux prétendants

Mais en coulisse, l’incertitude autour d’une candidature El Guerrab a aiguisé l’appétit de nouveaux prétendants. Mehdi Reddad, 41 ans et franco-marocain lui aussi, élu consulaire et récemment nommé référent Horizons au Maroc, devrait ainsi briguer l’investiture de la coalition présidentielle. Jadis référent LREM pour le Maghreb et le Sahel, cet homme d’affaires a repris le flambeau d’un groupe familial qui compte actuellement trois hôtels. Tout en soutenant Emmanuel Macron, Reddad compte jouer sur sa proximité avec l’ancien Premier ministre, à l’enviable cote de popularité dans l’Hexagone.

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Un autre nom, celui d’Ahmed Eddarraz, membre d’En marche ! depuis la première heure, et proche du couple Macron, a également émergé. Cet ancien buraliste d’origine marocaine s’est lancé dans la course en officialisant sa candidature en février après avoir passé son tour en 2017. Sa proximité avec le président pourrait lui permettre de jouer les trouble-fêtes dans la bataille pour l’investiture.

Abstention record

En 2017, M’jid El Guerrab s’était imposé face à la sénatrice franco-algérienne Leïla Aïchi, qui avait perdu l’investiture LREM après la remontée à la surface de ses propos polémiques de 2013 sur le Sahara occidental – elle avait notamment qualifié le Maroc de « force d’occupation ». Son rival en avait profité pour se placer en véritable candidat de la majorité présidentielle et ce, malgré le dépassement de la date du dépôt d’investiture. Dans un scrutin marqué par une abstention record de 88 % au premier tour, El Guerrab avait obtenu au second tour 59,66% des suffrages, soit 6 642 voix.

Il faut sortir de la logique qui voudrait que cette circonscription appartienne à celui ou celle qui est le plus proche du Maroc ou de l’Algérie

Dans les rangs de l’opposition, le Parti socialiste (PS) n’a pas encore tranché pour savoir qui portera ses couleurs. Néanmoins, le parti pourra compter sur la candidature d’Ali Soumaré, ancien conseiller régional d’Île-de-France. Ce Français d’origine malienne, qui réside aujourd’hui à Bamako où il a fondé son cabinet de conseil en relations publiques et communication, déplore que les candidats jugés les plus crédibles soient nécessairement franco-marocains ou franco-algériens. « Il faut sortir de la logique qui voudrait que cette circonscription appartienne à celui ou celle qui est le plus proche du Maroc ou de l’Algérie », regrette-t-il. Il faut dire que le Maroc et l’Algérie concentrent plus de Français que tous les autres pays pris en compte dans la circonscription.

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À droite, c’est l’ancienne adjointe au maire de Dreux, Naïma M’Faddel, qui a été investie par Les Républicains (LR) pour mener la campagne du parti de Valérie Pécresse.

Manœuvre tactique

Peu connues du grand public, les onze circonscriptions des Français de l’étranger ont vu le jour en 2008, à l’occasion de la révision constitutionnelle du 23 juillet de la même année. Leur objectif officiel était d’accompagner l’expatriation croissante des citoyens français en leur offrant une représentation législative à l’Assemblée. À l’époque, la manœuvre tactique de Nicolas Sarkozy alors au pouvoir, n’avait échappé à personne. Par ce biais, lui qui avait récolté une majorité des votes des Français de l’étranger lors de son élection en 2007, avait tenté d’élargir sa majorité parlementaire.

En 2017, l’intégralité des circonscriptions ont été remportées par LREM et son allié du MoDem.

En 2017, les cartes ont été rebattues avec l’entrée en lice d’Emmanuel Macron, dont la proposition politique de réconciliation du centre-gauche et du centre-droit a pris de court l’intégralité de la classe politique. Et notamment dans ces circonscriptions où le discours, libéral sur l’économie et progressiste sur les valeurs, porté par le jeune président, a rencontré un écho important. Dans la foulée de l’élection à la présidence de l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande et malgré une abstention moyenne de plus de 80 %, l’intégralité des circonscriptions a été remportée par LREM et son allié du MoDem.

Vote électronique

L’ancien député du Parti socialiste, Émeric Bréhier, qui dirige aujourd’hui l’Observatoire de la vie politique de la fondation Jean Jaurès, explique quelques spécificités de ces circonscriptions, notamment l’abstention, par une conjonction de différents facteurs.

« Il est difficile pour les députés des circonscriptions des Français de l’étranger d’exister auprès des populations qu’ils représentent. D’abord parce leur poste est très récent, mais aussi parce qu’il n’est pas évident de saisir la portée de leur action. En cas de problème, l’interlocuteur principal pour un citoyen français établi hors de France est son ambassade ou son consulat. De plus, et même s’il s’agit d’un mode de désignation différent, la représentation législative est en théorie déjà assurée par les sénateurs des Français de l’étranger », résume l’ancien député. « Compte tenu de l’augmentation du nombre de départs de Français vers l’étranger chaque année, leur assurer une représentation à l’Assemblée n’apparaît pas complètement saugrenu », tempère-t-il.

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Dans les faits, une fois élus, ces députés orientent généralement leurs travaux autour des questions de défense et d’affaires étrangères, s’occupent de dossiers mémoriels, ou encore des structures d’Alliances françaises et des lycées français.

Autre différence notable avec les précédentes élections de 2017 : la mise en place du vote électronique, expérimenté pour la première fois en France pour ces législatives et uniquement à destination des Français de l’étranger – il pourrait être amené à se généraliser si l’essai se déroule sans incident majeur.

Tous horizons politiques confondus, chacun estime que cela est susceptible de bouleverser les tendances électorales de la circonscription, à commencer par l’abstention. « Le Français qui réside dans un village au Mali, et qui pouvait difficilement se rendre à Bamako pour voter, pourra le faire beaucoup plus facilement », pointe Ali Soumaré.