Politique

Tunisie – Jaouhar M’Barek : « Nous mettons au défi le président d’aller aux urnes »

Un collectif réunissant des personnalités tunisiennes propose une initiative de sortie de crise en sautant la case du dialogue avec Carthage. Entretien avec l’un de ses fondateurs, le constitutionnaliste Jaouhar M’Barek.

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Mis à jour le 12 novembre 2021 à 10:52

Le constitutionnaliste Jaouhar M’Barek, cofondateur du collectif « Citoyens contre le coup d’État », lors d’une conférence de presse… dans la rue, le 8 novembre 2021, à Tunis. À dr., Abderraouf Bettaieb, ancien conseiller du président Kaïs Saïed. © Nicolas Fauqué

La voie des urnes finira-t-elle par remplacer la voix de la rue en Tunisie ? Après les appels à manifester contre les réformes du chef de l’État Kaïs Saïed, le collectif « Citoyens contre le coup d’État » l’espère et continue de se structurer. Il a lancé, ce lundi 8 novembre, « l’Initiative démocratique ».

Il s’agit d’une proposition de feuille de route concrète pour sortir le pays de l’impasse politique dans laquelle il est plongé depuis plus de trois mois. Dénonçant « l’isolement du régime », le collectif tend la main aux partis politiques, associations et organisations de la société civile afin d’œuvrer à « la poursuite du processus démocratique ». Il exhorte par ailleurs la présidence à mettre fin aux mesures d’exception décrétées depuis le 25 juillet dernier et réclame une reprise limitée des travaux de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) pour pouvoir organiser des élections législatives et générales anticipées. En attendant, il exclut toute négociation avec Carthage et organise une nouvelle mobilisation le 14 novembre.

Membre fondateur du réseau Doustourna et ex-conseiller politique de l’ancien chef de gouvernement Elyes Fakhfakh, le constitutionnaliste Jaouhar M’Barek est aussi l’un des fondateurs de ce collectif. Lequel compte dans ses rangs des universitaires, activistes, chroniqueurs et personnalités politiques, dont trois anciens conseillers présidentiels, Abderraouf Bettaieb (qui a officié auprès de Kaïs Saïed), Ridha Belhaj (auprès de Béji Caïd Essebsi), Zouheir Ismaïl (auprès de Moncef Marzouki), ou encore la vice-présidente de l’ARP, Samira Chaouachi. 

Jeune Afrique : Comment se structure votre collectif ?

Jaouhar M’Barek : Nous sommes plusieurs personnalités à nous être positionnées contre les violations de la Constitution au soir même du 25 juillet et nous avons commencé à nous réunir quelques semaines après ce coup d’État. Nous avons formé un collectif et appelé les citoyens à manifester dès le 18 septembre. Le 26 septembre, la mobilisation a pris de l’ampleur avec quelques milliers de participants. Enfin, le 10 octobre, la contestation a encore grandi dans la rue. Le mouvement a désormais pris forme autour d’un comité exécutif de 11 membres et d’un comité de soutien fort de dizaines de personnalités et militants. Des antennes se constituent dans les régions mais aussi à l’étranger. Nous lançons un nouvel appel à manifester le 14 novembre.

Vous venez d’horizons et de familles politiques différents, partagez-vous les mêmes objectifs ?

Cette diversité est l’un des points forts de ce collectif qui réunit aussi bien des personnalités de gauche que d’ex-destouriens. Nous étions tous déjà critiques sur la situation antérieure au 25 juillet et la gestion de la transition démocratique. Nous considérons que Kaïs Saïed, qui se présente comme l’anti-système, en était en fait partie prenante. Nous appelons désormais à des élections générales anticipées. Nous mettons au défi le président d’aller aux urnes pour mesurer la popularité des uns et des autres.

Avez-vous tenté d’ouvrir un dialogue avec Carthage ?

Il n’y a aucune possibilité d’ouvrir le dialogue. Je connais personnellement Kaïs Saïed, nous avons été collègues, nous nous sommes côtoyés dans les sit-in après la révolution. Il m’a ensuite reçu à Carthage à l’occasion de médiations avec le gouvernement auxquelles je participais. En voyant la situation du pays se dégrader, j’ai voulu le rencontrer juste avant le 25 juillet, mais il était complètement inaccessible. Notre feuille de route n’est pas proposée à Kaïs Saïed, qui est enfermé dans sa coquille et ne dialogue avec personne. Il s’est accaparé un pouvoir impérial et le monopole de l’interprétation de la Constitution. Il a pris l’initiative de nous répondre par les insultes et nous n’avons aucune envie de dialoguer ni de négocier avec lui tant qu’il n’annonce pas la sortie de cette situation d’exception et le retour à la légitimité constitutionnelle.

Vous appelez à la reprise des activités de l’ARP en vue de l’organisation de ces élections générales anticipées. Avec quelles étapes concrètes ?

Nous préconisons le retour du Parlement pour une mission limitée dans le temps et dans ses attributions. La majorité des députés est prête à aller dans le sens d’un accord politique, comme en 2013, avec un dialogue national et une feuille de route. Il est possible de changer rapidement la gouvernance de l’hémicycle en réformant des passages précis de son règlement intérieur afin de mettre en place un nouveau bureau de la présidence. Rached Ghannouchi a évoqué sa disposition à en démissionner, ce qui va dans le sens de cette initiative. Il faudra ensuite nommer un gouvernement de salut national, légal, car le cabinet actuel est rejeté par les institutions financières et la communauté internationale. Nous avons aussi besoin de renouveler un tiers de l’instance chargée des élections, l’ISIE, et de mettre en place celle chargée de réguler les médias, la Haica, pour garantir un scrutin transparent.

De quels leviers disposez-vous en l’absence de dialogue avec Carthage  ?

Plusieurs forces politiques et civiles ont déjà réagi positivement à notre proposition de sortie de crise et nous nous attendons à une réaction favorable de la communauté internationale. Notre feuille de route est militante, nous allons essayer de l’imposer par l’adhésion des citoyens. Le président peut choisir de revenir sur ses mesures d’exception, sinon il fera face à la mobilisation de la rue.

Vous pointez du doigt une volonté de démanteler l’État et d’effacer toute trace des institutions issues de la transition démocratique. Les acquis des dix dernières années sont-ils enterrés ?

Le pouvoir législatif a été démantelé et est entre les mains du président par ordonnance, sans aucun contrôle. Il préside également l’exécutif dans sa totalité, le décret 117 lui donnant le pouvoir de nommer et de limoger le chef du gouvernement, de limoger ses ministres, de fixer la politique générale du pays. Il est désormais en train de mettre une pression monstrueuse sur la justice et le Conseil supérieur de la magistrature. Il a en outre dans son viseur l’instance de lutte contre la corruption, l’INLUCC, qu’il a fermée pour l’enterrer de manière officieuse, laissant ses dossiers confidentiels entre les mains de la police. Enfin, il a attaqué de front l’ISIE à plusieurs reprises. Le projet de confier l’organisation des élections au ministère de l’Intérieur a même été évoqué ! C’est très grave !

Vous dénoncez les relents fascistes et populistes du coup d’État, ainsi qu’un climat d’alimentation de la haine vis-à- vis du camp dit « démocrate », avez-vous des exemples concrets ?

Nous avons fait l’objet d’ intimidations, des routes menant à la capitale ont été fermées les jours de manifestation, avec des blocages et contrôles renforcés. Nous estimons que la moitié des manifestants qui comptaient nous rejoindre le 10 octobre n’ont pas pu se rendre à Tunis. Notre meeting populaire prévu le 3 octobre dans la banlieue Sud a été empêché, d’abord via le harcèlement du propriétaire de l’espace qui devait l’accueillir, puis via une interdiction orale. En début de semaine, notre conférence de presse a été interdite avec les mêmes méthodes, ce qui nous a obligés à la tenir dans la rue. Personnellement, j’ai été intimidé par la police et fait l’objet d’insultes et de menaces dans la rue. C’est au président d’assumer la responsabilité de ce climat de haine et de violence, c’est lui qui nous traite de traîtres, de microbes, de virus, de déchets. Certaines personnes peuvent relayer ces discours par des actes.