Politique

Ridha Belhaj : « Il est important de réunir la famille tunisienne centriste »

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Ridha Belhaj, ancien ministre directeur du cabinet de Béji Caïd Essebsi, ici en 2015.

Ridha Belhaj, ancien ministre directeur du cabinet de Béji Caïd Essebsi, ici en 2015. © Ons Abid pour JA

En Tunisie, après leur échec aux élections de 2019 des figures de la famille centriste tentent de nouveau de s’unir. Ils gonfleront dimanche les rangs du parti Amal Tounes de l’ex-ministre Selma Elloumi Rekik, pour le renouveler. Parmi eux, Ridha Belhaj, ex-cadre de feu Nidaa Tounes.

L’union de la famille centriste peut paraître un vœu pieux en Tunisie, tant les tentatives passées ont fini par tourner en rond, voire aux guerres intestines. L’avocat et ex-ministre délégué du président Beji Caïd Essebsi, Ridha Belhaj, en sait quelque chose. Son parcours est à l’image des tempêtes internes de l’ex-parti au pouvoir, Nidaa Tounes. Il en a été tour à tour porte-parole puis directeur exécutif avant de le quitter en dénonçant ses dysfonctionnements en 2016… pour mieux le réintégrer en 2018, en tant que coordinateur général.

Aujourd’hui, il assure avoir appris les leçons des erreurs collectives des destouriens et relève de nouveau le défi avec deux autres personnalités politiques. Aux côtés du républicain Ahmed Néjib Chebbi (ex-leader du PDP puis de Joumhouri) fondateur du Mouvement démocrate, il rejoint le parti Amal de l’ex-ministre du Tourisme et ex-directrice du cabinet présidentielle (et elle-même ex dirigeante de Nidaa), Selma Elloumi Rekik.

Jeune Afrique : Vous avez annoncé la fusion, prévue ce dimanche 24 septembre de nidaïstes – que vous représentez-, du Mouvement démocrate et d’Amal Tounes. Quel sera le nom de cette nouvelle formation ?

Ridha Belhaj : Étant donné que la Tunisie compte plus de 200 partis, nous avons décidé de ne pas augmenter encore ce nombre. La branche de Nidaa que je représente et le Mouvement démocrate d’Ahmed Néjib Chebbi vont donc fusionner au sein du parti de Selma Elloumi Rekik. En principe, nous allons aussi opter pour le nom d’Amal Tounes mais nous n’excluons pas de modifier légèrement son logo ou d’ajouter un qualificatif à Amal pour souligner cette nouvelle fusion. La discussion sera ouverte sur ces points ce dimanche durant la réunion des cadres de ses trois composantes.

Quelle est la genèse de ce nouveau projet et dans quelle optique a-t-il vu le jour ?

Il nous semble important de réunir la famille tunisienne centriste pour combler les vides du paysage politique. C’est son éparpillement qui a conduit à son échec aux élections de 2019 alors que sept ou huit partis et six ou sept candidats à la présidentielle en étaient issus. Nous avons commencé à en discuter il y a plusieurs mois pour former un groupe à même de proposer un programme rationnel qui tienne compte des difficultés actuelles de la transition démocratique.

Il nous faut sortir de ce qui paralyse et détériore la vie politique, que ce soient les blocages entre les têtes de l’exécutif, les conflits entre l’institution législative et la présidence de la République ou la bipolarisation excessive entre Ennahdha et d’autres formations.

Autre objectif : établir un programme économique et social. La Tunisie a besoin de propositions concrètes et rationnelles dans ce domaine pour sortir de la crise car les difficultés économiques menacent la transition démocratique. Tous les clignotants sont au rouge.

Avez-vous élargi les discussions à d’autres composantes ?

Nous avons en effet entamé les discussions au sein d’un groupe plus large avec d’autres partis et des personnalités. Ceux qui n’étaient pas prêts à rejoindre cette expérience poursuivent les discussions au sein d’une coordination politique apartisane. Dans cette coordination se trouvent les partis Machrou Tounes, Afek Tounes et Beni Watani, le mouvement Une patrie juste ; mais aussi des personnalités comme l’ex-ministre de la Défense Abdelkrim Zbidi, les ex-conseillers présidentiels Habib Essid et Lazhar Karoui Chebbi.

Avez-vous tenté d’approcher Tahya Tounes, autre branche dissidente de Nidaa Tounes et l’une des seules à conserver des voix à l’Assemblée ?

Non, car le parti Tahya est lui-même en transition et se cherche encore. Il traverse des difficultés au sein de sa direction et de son bloc parlementaire. Pour l’instant, nous nous concentrons sur le démarrage de cette nouvelle expérience avant d’envisager un nouvel élargissement.

Selma Elloumi Rekik et vous-même avez tous deux fait partie de l’encadrement de Nidaa Tounes, sagit-il de faire renaître Nidaa de ses cendres ?

Non, nous ne souhaitons pas faire renaître Nidaa qui était une expérience dans un contexte donné. Nous comptons simplement conserver une partie de son héritage et s’inspirer de ses points forts. Nidaa a porté un message progressiste en tenant compte de la pluralité de la société et a été capable de rassembler des destouriens et des syndicalistes.

Nous ne souhaitons pas faire renaître Nidaa

Ce parti a également créé un équilibre dans le paysage politique alors dominé par les islamistes. L’expérience de feu Beji Caïd Essebsi restera une référence malgré ses erreurs. Nous comptons l’enrichir car il a assuré la transition démocratique et rendu à la Tunisie son image positive sur la scène internationale.

Quelles leçons tirez-vous des échecs de Nidaa Tounes et de Tahya Tounes ?

Nidaa a pâti de ses luttes intestines, du manque d’expérience de la majorité de ses cadres dans la gestion des affaires de l’État, puis de l’éclatement de son bloc parlementaire et de la création de la coalition nationale (bloc de Tahya Tounes). Ces difficultés sont inhérentes aux premiers pas de l’expérience partisane et démocratique en Tunisie. C’est normal que le paysage prenne un peu de temps à se constituer et à se stabiliser, en particulier en ce qui concerne la démocratie interne et la bonne gouvernance des partis. Nous allons privilégier une gestion collective et la consultation des bases.

Nidaa Tounes et Tahya Tounes avaient aussi promis de consulter leurs bases en région, avant d’opter de nouveau pour une gestion centralisée, voire autoritaire…

L’expérience de Tahya Tounes est différente de la nôtre car ce parti est issu d’une scission de Nidaa Tounes par l’ex-chef de gouvernement Youssef Chahed qui n’a pas hésité à utiliser les moyens de l’État. C’était presque une expérience de parti État.

Avec Nidaa, nous avions gagné les élections très rapidement en 2014, avant même que ce parti ne se structure convenablement. Ses militants se sont aussi plaints d’avoir été oubliés après avoir aidé le parti à gagner les élections. Je reconnais que les consultations se sont arrêtées.

Nous mettons désormais un point d’honneur à intégrer des élus locaux qui connaissent le terrain et peuvent faire remonter les problèmes des régions. Ils sont plusieurs à avoir rejoint nos structures. Rien qu’au sein de Nidaa Tounes, 1700 élus locaux avaient remporté les municipales de 2018 avant l’éclatement du parti. Ils attendent une initiative sérieuse et nous devons faire un gros effort pour les convaincre d’adhérer à notre projet.  Nous comptons par ailleurs constituer une direction provisoire puis organiser un congrès national électif afin d’instaurer une bonne gouvernance d’ici aux prochains scrutins nationaux, prévus dans quatre ans.

L’alliance avec Ahmed Néjib Chebbi vous permet-elle de donner des gages d’ouverture en dehors des caciques de Nidaa ?

C’est en effet une ouverture aux non nidaïstes. Du fait de son passé d’opposant à la dictature, Ahmed Néjib Chebbi symbolise les acquis de la révolution et les libertés publiques, les élections transparentes, l’indépendance des institutions … Or, nous constatons que deux tendances extrêmes se font face : ceux qui rejettent en bloc l’ancien régime et ceux qui nient la révolution en voulant restaurer l’ordre ancien.

Créer un parti qui synthétise les acquis positifs de l’histoire pré et post révolutionnaire

Notre but est justement de créer un parti qui synthétise les acquis positifs de l’histoire pré et post révolutionnaire. Il ne faudrait pas négliger les acquis de l’Indépendance et de l’ère Bourguiba en termes de droits des femmes, de services publics, de développement de l’éducation et ses références à la modernité.

Quels sont vos objectifs stratégiques ?

Nous nous préparerons aux élections municipales de 2023, et, qui sait, a de possibles élections régionales. Nous nous concentrerons ensuite sur les élections générales de 2024. D’ici là, nous allons essayer de collaborer avec des élus de l’ARP (Assemblée des représentants du peuple) anciennement issus de Nidaa et de différents partis du centre.

Nous comptons aussi œuvrer à l’organisation d’une conférence nationale avec les partis, le gouvernement, la présidence et tous les intervenants de vie politique pour mettre sur la table les problèmes que traverse la Tunisie en termes sanitaire, économique, sécuritaire. Ce sont des dossiers très importants que personne ne pourra traiter unilatéralement, il nous faut un débat national loin des clivages et conflits politiques qui ne font que participer à la détérioration de la situation économique du pays.

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