Politique

Tunisie : Samira Chaouachi, au cœur du règlement de comptes entre Rached Ghannouchi et Abir Moussi

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Mis à jour le 18 février 2021 à 18h03
 Samira Chaouachi, à l’Assemblée des représentants du peuple, à Tunis, le 16 juillet 2020.

 Samira Chaouachi, à l’Assemblée des représentants du peuple, à Tunis, le 16 juillet 2020. © Ons Abid

Menacée d’une motion de censure par le Parti destourien libre, la vice-présidente de l’Assemblée des représentants du peuple se retrouve au cœur des luttes de pouvoirs au sein de l’hémicycle.

Depuis qu’elle a pris la vice-présidence de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le 13 novembre 2019, Samira Chaouachi décline les demandes d’interview. Et rares sont ceux qui acceptent de commenter ouvertement le parcours de cette députée de Qalb Tounes dont les affiliations politiques ont évolué au grès des guerres d’influence. Si bien que d’aucuns qualifient d’ »opportuniste » celle qui est paradoxalement allée jusqu’à vouloir interdire le « tourisme parlementaire » à l’ARP.

Politicienne ambitieuse

Titulaire d’une licence d’éducation civique et d’une maitrise de droit, originaire de Mahrès (près de Sfax), Samira Chaouachi a plutôt privilégié ses ambitions politiques. Elle entre à la Chambre des députés dès 2004, avec le Parti de l’unité populaire (dont le secrétaire général Mohamed Bouchiha n’était autre que son beau-père), qualifié d’opposition fantoche par ses détracteurs. Après la révolution, elle rejoint Al Moudabara (l’Initiative) de Kamel Morjane, ex-membre du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Zine el Abidine Ben Ali.

Après l’échec de Kamel Morjane à la présidentielle de 2014, elle démissionne du parti pour entrer en 2016 à l’Union patriotique libre (UPL) de l’homme d’affaires Slim Riahi, devenue troisième force de l’ARP. Après une brève fusion avec Nidaa (avortée en mars 2019), elle est propulsée en avril 2019 de porte-parole à secrétaire générale par intérim de l’UPL (alors que son président a pris la fuite à cause de poursuites judiciaires), poste qu’elle quittera un mois plus tard. Elle a rejoint Qalb Tounes avant l’élection de 2019, gagné un siège à l’hémicycle puis sa vice-présidence, à une voix près.

Face-à-face avec Abir Moussi

Souvent décrite comme diplomate et capable de communiquer avec tous les partis (au point de servir de canal de discussion entre l’UPL et le syndicat UGTT), Samira Chaouachi est devenue une des cibles privilégiées d’Abir Moussi, présidente du parti destourien libre (PDL). Si bien que ce dernier a annoncé mi-janvier son intention de déposer une motion de censure contre la vice-présidente de l’ARP.

« Rached Ghannouchi se sert de Samira Chaouachi pour sanctionner l’opposition et contourner le règlement intérieur de l’ARP sans se mouiller », justifiait alors le député PDL Fadhel Elouej. « Elle encaisse les coups à la place de Ghannouchi qui magouille pour orienter les prises de décision du bureau et les discussions dans l’hémicycle au profit de l’alliance majoritaire, alors que les démocrates se seraient attendus à ce qu’elle défende davantage des positions modernistes », abondait de son côté l’indépendant Hatem Mliki, ex-cadre et chef de bloc de Qalb Tounes, qui l’avait pourtant proposée à la vice-présidence de l’ARP.

Il lui est notamment reproché d’avoir annulé la session plénière durant laquelle l’ARP devait condamner les propos d’El Karama à l’encontre des mères célibataires, pour ne pas froisser l’allié d’Ennahdha.

Dans un communiqué, le PDL l’accusait même d’être « utilisée par Rached Ghannouchi pour frapper l’opposition », lui reprochant de favoriser Ennahdha et El Karama, les alliés de sa formation Qalb Tounes, et de leur passer tous les abus.

La volonté du PDL d’avoir la tête de Chaouachi semblait bien engagée jusqu’à un coup de théâtre

Abir Moussi, présidente du PDL n’a guère goûté les accusations d’impolitesse que Chaouachi lui a lancées lors d’une réunion de présidents des blocs parlementaires, ou le fait qu’elle lui a retiré la parole et adressé des avertissements en plénière. Et de lui reprocher son inaction et son silence face à des propos jugés outrageants de députés d’El Karama, jusqu’à accuser la présidente de séance de défendre le terrorisme. Or, les propos d’Abir Moussi à son encontre ont été tour à tour condamnés par Ennahdha et Qalb Tounes mi-janvier.

La volonté du PDL d’avoir la tête de Chaouachi semblait donc bien engagée jusqu’à un coup de théâtre. Après en avoir fait une cible privilégiée, Abir Moussi a fini par déclarer, le 10 février, sur les ondes de Mosaïque FM, ne pas être opposée à sa nomination à la tête du Parlement. La pétition, censée réunir les 73 signatures nécessaires pour réclamer une motion de censure à son encontre, n’aurait d’ailleurs pas passé le seuil du PDL. Car un autre enjeu majeur occupe le parti de Abir Moussi : la tentative de destitution de Rached Ghannouchi, président de l’ARP.

Priorité à la motion contre Ghannouchi

Le PDL et des indépendants ont tour à tour revendiqué une telle initiative dès la fin de janvier. Des députés de différents bords (indépendants, Bloc de la réforme, Bloc démocratique), ont depuis annoncé qu’une motion de censure contre le président de l’ARP avait atteint le quorum minimum de signatures pour être déposée au bureau. Mais cette fois, les élus attendraient de dépasser les 109 signatures, soit le nombre de voix nécessaires à une destitution effective. La précédente tentative du 30 juillet 2020 ayant échoué près du but en ne recueillant que 97 voix.

Sans un minimum de 50 % de signatures des députés de Qalb Tounes, il sera impossible de destituer Ghannouchi

Or, l’engagement de Qalb Tounes est nécessaire à une telle démarche et, dans ces conditions, réclamer en parallèle la tête de sa députée n’est plus envisageable. « Sans un minimum de 50 % de signatures des députés de Qalb Tounes, il sera impossible de destituer Ghannouchi », souligne Hafedh Zouari, du Bloc de la réforme et assesseur du bureau de l’ARP chargé des affaires générales.

Le sort de Samira Chaouachi est-il pour autant lié à celui de Ghannouchi ? « Elle dispose d’une majorité large derrière elle, il n’y a pas de risque qu’elle soit destituée. Le PDL est peut être premier dans les sondages mais sa taille réelle n’est que de 16 députés à l’Assemblée, tance Oussama Khlifi président du groupe Qalb Tounes à l’ARP. Abir Moussi souhaite aller plus vite que la musique et remplacer tout le monde, cela traduit une mentalité de l’omni-parti dominant, dépassée depuis la révolution. »

Qalb Tounes temporise. La deuxième formation de l’ARP ne souhaite pas en l’état signer une motion qui pourrait être instrumentalisée : le PDL en serait principalement crédité et Ennahdha pourrait de son côté dénoncer un règlement de compte partisan. « La question est à l’étude mais nous ne nous prononcerons que le jour où cette motion sera présentée au vote en plénière », élude Oussama Khlifi.

Candidat consensuel

Qalb Tounes critique pourtant ouvertement la gestion du président de l’hémicycle. « Rached Ghannouchi avait promis à Nabil Karoui de ne rester que deux mois au pouvoir après la première motion de censure de juillet, le temps de stabiliser l’ARP, mais il n’a pas tenu son engagement », regrette encore Oussama Khlifi. Et de lister les conflits idéologiques et les agressions verbales qui perturbent la bonne marche de l’Assemblée.

« Nous sommes pour une solution qui ne soit pas partisane. Si Ghannouchi démissionnait de lui-même, ce serait une bonne chose », conclut-il. Mais Qalb Tounes peut-il se permettre de s’opposer frontalement à Ennahdha ?

Dans l’éventualité d’un départ de Rached Ghannouchi de la présidence de l’ARP, Samira Chaouachi viendrait à le remplacer en qualité de vice-présidente durant quinze jours, le temps d’organiser une nouvelle élection. Mais Qalb Tounes et Ennhahda auraient tout intérêt à négocier en amont pour se mettre d’accord sur un candidat consensuel issu de l’un ou l’autre de leurs rangs pour conserver leur alliance de circonstance. Chaouachi, décrite comme le fusible de Ghannouchi par ses détracteurs, pourrait alors se transformer en joker.

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