Politique

Tunisie : premières microfissures dans le soutien populaire à Kaïs Saïed

Mis à jour le 5 octobre 2021 à 16:04

Manifestation de soutien au président Kaïs Saïed, le 3 octobre, à Tunis. © YASSINE GAIDI/AFP

Plus de deux mois après son coup de force, Kaïs Saïed bénéficie toujours d’un large soutien au sein de la population. Mais certains de ses partisans s’inquiètent de la lenteur de ses prises de décision.

Après les mobilisations de ses détracteurs, quelques milliers de partisans de Kaïs Saïed ont manifesté dimanche 3 octobre. Et le président tunisien de se targuer d’avoir été défendu dans la rue par plus de 1,8 million de personnes.

Le nombre avancé a fait bondir ou sourire dans les deux camps tant il est éloigné des autres estimations.

Le chef de l’État a beau avoir assis ses pleins pouvoirs par décret le 22 septembre et nommé, le 29, Najla Bouden cheffe de gouvernement, plus de deux mois après son coup de force, certains Tunisiens s’impatientent.

Pendant combien de temps pourra-t-il encore capitaliser sur le surprenant rapport de force favorable instauré depuis le 25 juillet par sa volonté de nettoyer les écuries d’Augias ?

« Il ne ment pas, contrairement aux autres »

Dans l’attente de réformes plus structurées, la quasi-paralysie dans laquelle se trouve la Tunisie est, il est vrai, de nature à semer le doute. Dans un contexte de crises à répétition, la gestion des affaires courantes dans les ministères semble même compromise.

« Cela m’est égal qu’il n’y ait pas encore de nouveau gouvernement. Cela n’est pas nouveau, c’est ce qu’on vit depuis dix ans avec des changements constants de cabinet », affirme pourtant Driss Youssef, un des soutiens « de proximité » de Kaïs Saïed, qui peuplaient son austère QG de campagne du centre-ville de Tunis durant l’entre-deux tours de la dernière présidentielle.

S’accrochant à un hypothétique « inch Allah », il veut croire que les décisions du président iront dans le bon sens, fort de la confiance que celui-ci lui inspire.

Ce que les gens attendent en priorité, c’est de voir les hommes d’affaires et responsables politiques derrière les barreaux »

Une confiance acquise, comme chez beaucoup de ses partisans, par effet de contraste. « Lui au moins n’est pas un menteur, contrairement aux autres », insiste-t-il toujours. Car il a enfin osé donner un coup de pied dans la fourmilière, répètent encore en boucle ses admirateurs.

Quelque 72 % de Tunisiens continueraient ainsi de lui accorder leur confiance, selon le dernier sondage de Sigma Conseil.

« Les citoyens en ont marre d’attendre »

C’est aussi le cas d’Oussama Ben Arfa, Tunisien originaire de Hammam Lif (en banlieue de Tunis) et installé en Europe depuis une vingtaine d’années.

Travaillant dans le secteur de l’alimentaire, il se décrit comme un « influenceur » dans son pays d’origine. Il revendique « des millions d’abonnés » via sa vingtaine de groupes et pages Facebook (dont les posts sont redirigés des uns aux autres de manière automatique). Des followers qu’il a peu à peu convertis au soutien de Kaïs Saïed, parfois en leur forçant la main de façon surprenante en rebaptisant du tout au tout lesdits groupes et pages.

Changement de nom le plus emblématique, celui de la page « cute nass » (mélange de l’anglais « mignon » et de l’arabe « personnes »), devenu sans crier gare « Koulna Kaïs Saïed » (« Nous sommes tous Kaïs Saïed ») juste après le 25 juillet.

« Ce que les gens attendent toujours en priorité, c’est de voir les hommes d’affaire et responsables politiques derrière les barreaux, c’est ce qui revient dans les milliers de commentaires sur mes réseaux », affirme-t-il.

Et d’assurer que le président n’est pas déconnecté des préoccupations des citoyens. Il en veut pour preuve les contacts qu’il affirme avoir au sein de Carthage.

« Je leur transmets les revendications et griefs de la population que j’observe sur mes réseaux. Ils m’écoutent, mais je ne sais jamais dans quelle mesure cela va peser sur leur prise de décision. Le fait que le président soit imprévisible et ne se laisse pas influencer ne signifie pas, croit-il savoir, qu’il ne prenne pas en compte les propositions. Au contraire, c’est très intelligent, il ne laisse pas le temps à ses adversaires de le contrecarrer. »

Avant le 25 juillet, ça m’énervait, car il parlait beaucoup sans rien faire »

S’il reconnaît que « les citoyens en ont marre d’attendre », il continue à défendre bec et ongles les mesures du 22 septembre. « Elles permettent au président de continuer à agir sans le Parlement. Il va s’en servir raisonnablement pour mener ses réformes et faire ce que le peuple demande », avance-t-il.

Quant au risque de dérive autoritaire, il en a pris son parti, déclarant préférer « un régime autoritaire aux islamistes, qui ont fait perdre dix ans au pays ».

Des sentiments partagés

Aveuglement ou confiance en de réels prémices du changement de « système » tant attendu depuis 2011 ? Tant que la vision et la méthodologie du chef de l’État pour faire aboutir la transition démocratique ne sont pas clarifiées, la question inquiète partis et société civile. Et commence à diviser profondément ses partisans.

« Avant le 25 juillet, ça m’énervait, car il parlait beaucoup sans rien faire, confie Tarek Gharbi, autre co-équipier improvisé de sa campagne présidentielle, à Tunis. Notre priorité était de dissoudre le Parlement pour écarter les députés qui nous arnaquaient en taillant des lois sur mesure au profit des grands voleurs du pays, surtout ceux d’Ennahdha et Qalb Tounes. On attend désormais de connaître la composition du gouvernement et de voir le changement radical dont on attend la mise en œuvre. »

Pour passer à la vitesse supérieure, il souhaiterait lui aussi voir la justice accélérer le pas dans le traitement des grands dossiers de corruption.

Mais il ne partage pas l’enthousiasme des adeptes les plus inconditionnels du président. Membre du groupe Facebook « Mouvement du 25 juillet », il dit continuer de soutenir « globalement » le chef de l’État, mais ses sentiments oscillent aujourd’hui entre « soulagement » et « inquiétude ».

Je critique personnellement la lenteur injustifiée de ses prises de décision depuis le 25 juillet »

« C’est dangereux de ne pas avoir de gouvernement, on attend impatiemment ses décisions sur ce point et sur le futur régime politique, explique-t-il. On ne cherche pas un nouveau dictateur, on en a déjà connu un avec Ben Ali, ça suffit. »

Quelques voix dissonantes

Créé sur les réseaux sociaux au lendemain des annonces de juillet, le groupe « Conseil supérieur de la jeunesse », qui rassemble plus 53 000 membres en ligne, continue de se structurer pour mettre en place un think tank à même de faire remonter les revendications prioritaires de la société en proposant des projets concrets.

Alors que les premiers posts louaient en grande partie les décisions de Kaïs Saïed, certaines voix en son sein se font de plus en plus critiques.

« On croit regarder un feuilleton à rebondissements, je critique personnellement la lenteur injustifiée de ses prises de décision depuis le 25 juillet, même si la désignation d’une cheffe de gouvernement est un pas vers une remise en marche des institutions de l’État et nourrit l’optimisme. J’aimerais retourner rapidement à la démocratie et j’espère qu’elle pourra faire son travail », glisse Seif Abassi, l’un des modérateurs de ce groupe Facebook.

Il passe parfois du coq à l’âne dans ses discours aux accents de plus en plus complotistes »

Certains points l’ont par ailleurs rebuté, comme les interdictions injustifiées de quitter le territoire. Le président a beau avoir ordonné tardivement le 17 septembre de n’y soumettre personne sans motif légal, le mal était fait.

« La flamme allumée par le 25 juillet s’est peu à peu affaiblie, observe-t-il dans les commentaires du groupe, essentiellement au détour des prises de parole du président, bien qu’elle se soit ravivée avec la nomination de Najla Bouden. »

« Il passe parfois du coq à l’âne dans ses discours aux accents de plus en plus complotistes, il n’a de cesse de régler ses comptes avec ses opposants et entretient le flou. J’attends au contraire des annonces significatives de sa part, comme une troisième République, un changement de régime, des modifications concrètes de la Constitution, des législatives anticipées et pourquoi pas une nouvelle présidentielle », ose-t-il.

Pas de quoi ébranler un président qui continue de caracoler largement en tête des sondages, avec 90 % d’intentions de vote, selon Sigma. Une popularité à la mesure des espoirs suscités… et du désenchantement qui pourrait suivre s’ils venaient à être déçus.