Politique

Tunisie : Ridha « Lénine », l’éminence grise de Kaïs Saïed

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Par - à Tunis
Mis à jour le 28 octobre 2021 à 13:29

Ridha Chiheb el-Mekki, dit « Lénine ». © DR

Et s’il était l’inspirateur du « Saïedisme » ? Chantre de la démocratie directe, prônant la mise en place d’un État social décentralisé, ce compagnon de route de Kaïs Saïed a théorisé de longue date le projet présidentiel.

Inconnu du grand public, Ridha Chiheb el-Mekki, 65 ans, a été propulsé sous les feux des projecteurs à la faveur de l’entre deux tours de la présidentielle de 2019. Plus connu sous le pseudonyme de Ridha Lénine, qui lui a été attribué durant ses études universitaires, il n’a pas de rôle spécifique dans la campagne électorale mais il est présent aux côtés du candidat Kaïs Saïed et fait office d’interface avec les médias. Son titre le plus important est d’être « depuis des décennies, le frère, l’ami et le compagnon de route » de celui qui accède à Carthage.

Autant dire un fidèle parmi les fidèles. Et une partie intégrante d’un noyau d’amis qui a œuvré discrètement à la promotion de son champion. Présenté comme directeur de campagne de Kaïs Saïed, tout comme le frère du futur président ou d’autres figures de son premier cercle, il a bénéficié, comme personnalité de premier plan, d’une protection rapprochée après avoir reçu des menaces en septembre 2019.

Passé par le Watad

La complicité et l’amitié entre les deux hommes sont indéniables, bien qu’ils cultivent des styles de vie diamétralement opposés. Kaïs Saïed est un ascète, Ridha Chiheb el-Mekki, un hédoniste. Tous deux apprécient de griller une cigarette et de siroter un café, mais ils partagent surtout le goût des débats d’idées, qu’ils pratiquent depuis leur rencontre sur les bancs de la faculté de droit et des sciences politiques de Tunis au début des années 1980.

En 2011, les autorités de Bahreïn le soupçonnent de prosélytisme révolutionnaire et mettent fin à son contrat

Ridha Chiheb el-Mekki est tombé dans la marmite de la politique dès son cursus au lycée Khaznadar, à Tunis, puis s’est cherché à l’université à travers différents courants, dont celui de l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET) et celui de l’extrême gauche avec le Watad (Mouvement des patriotes démocrates, futur Parti unifié des patriotes démocrates) de Chokri Belaïd, avant de s’éloigner des rangs des activistes.

Après avoir rejoint l’éducation nationale, il est envoyé, dans le cadre de la coopération technique, à Manama pour enseigner l’éducation civique. Au déclenchement des Printemps arabes en 2011, les autorités de Bahreïn le jugent trop proche d’un groupe chiite contestataire, le soupçonnent de prosélytisme révolutionnaire et mettent fin à son contrat. Il réintègre l’éducation nationale tunisienne comme inspecteur de l’enseignement secondaire. Il retrouve surtout un pays en ébullition qui a opté pour une Constituante et une seconde République.

Il fonde alors le mouvement des Forces de la Tunisie libre (FTL), qui annonce sur les réseaux sociaux « ne pas être dans un schéma préétabli qui nous emprisonne ». Celui qui refuse tout débat à caractère idéologique « est pour un État social, des élections à toutes les échelles, mais, avant tout, une redistribution des compétences entre le central et le régional au profit des régions ».

Il est l’un des chefs de file de la campagne de sensibilisation du public au projet présidentiel

Avant de préciser son propos : « Un État social, c’est d’abord un État des services publics qui est loin d’être un État interventionniste et dont la responsabilité est d’assurer des services essentiels à la majorité écrasante du peuple en termes d’éducation, de santé, d’infrastructures et de recherche. » Un discours qu’il a rôdé au fil des années et qu’il partage depuis longtemps avec Kaïs Saïed. Lui aussi chantre de la démocratie directe, il prévoyait, en 2011, que « l’expression de la révolution n’est pas encore construite ».

« Lénine » est… anti-léniniste

Considéré comme l’idéologue du courant populaire qui porte Kaïs Saïed au pouvoir, Ridha Chiheb el-Mekki assure que « nul ne peut s’exprimer à la place du président ». Ce qui ne l’empêche pas de se positionner comme l’un des chefs de file de la campagne explicative qui entend sensibiliser le grand public à l’architecture et au contenu du projet présidentiel.

Il rejette le terme de comité populaires, qui rappelle le régime Kadhafi, et préfère évoquer des comités locaux et régionaux tels qu’imaginés par le courant conseilliste, source d’inspiration de Ridha Lénine.

Également familier de la pensée chiite, il adhère aux principes des conseils ouvriers du début du XXe siècle, comme unique structure de base d’une démocratie directe, avec une forte demande de répartition des richesses et d’équité. À ce titre, le surnom de Ridha Lénine est inadéquat puisque celui qui le porte est un anti-léniniste dans l’âme, et n’est pas loin d’estimer que la révolution russe de 1917 est une révolution bourgeoise qui ne donne pas le pouvoir au peuple.

« Levez-vous, car vous êtes les seuls capables de provoquer le changement radical de la gouvernance et de la société », écrit-il sur la page Facebook de son mouvement en novembre 2011. Des propos que se réapproprie, dix ans plus tard, le président Kaïs Saïed« qui, fort des pouvoirs qu’il s’est arrogés depuis le 25 juillet, entend faire de la Tunisie un exemple de gouvernance équitable.