Politique

Guinée : les opposants à Alpha Condé en quête d’un second souffle

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Par - à Conakry
Mis à jour le 21 avril 2021 à 15:26

Les partisans du principal candidat de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, attendant son retour à Conakry, le 15 octobre 2020. © JOHN WESSELS/AFP

Au sortir de l’éprouvant marathon électoral de 2020, Alpha Condé et sa majorité ont vu leurs détracteurs confirmer leur position, avec d’un côté, une aile modérée, formée autour de Mamadou Sylla et, de l’autre, un camp plus radical incarné par Cellou Dalein Diallo.

Depuis l’investiture d’Alpha Condé à un troisième mandat, le 15 décembre dernier, Conakry est bien calme. Les dispositifs sécuritaires mixtes (armée, police et gendarmerie) n’ont toutefois pas été levés aux abords de l’autoroute Le Prince, réputés bouillants et acquis à l’opposition. L’absence de manifestations ne signifie pourtant pas que tout va bien entre le chef de l’État et ses détracteurs de la classe politique.

Depuis novembre 2020, un allié (Étienne Soropogui) et quatre responsables (Ibrahima Chérif Bah, Ousmane Gaoual Diallo, Abdoulaye Bah et Cellou Baldé) de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), dirigée par Cellou Dalein Diallo, attendent leur procès à la maison centrale de Conakry.

D’autres opposants à Alpha Condé ou au troisième mandat, dont Oumar Sylla, Mamady Condé, Ismaël Condé, Souleymane Condé, Youssouf Dioubaté et Mamady Onivogui, ont quant à eux déjà été condamnés. Les uns pour  « fabrication et détention d’armes de guerre », les autres pour « atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation », « participation délictueuse à un attroupement »,  « trouble à l’ordre public », etc., des crimes et délits tous liés au processus électoral.

Passeports confisqués

Si Cellou Dalein Diallo est encore libre de ses mouvements, ce n’est qu’à l’intérieur des frontières nationales. À deux reprises, il a été refoulé à l’aéroport de Conakry-Gbessia, notamment lorsqu’il a voulu se rendre à Abidjan pour assister aux obsèques du Premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko, auxquelles il devait représenter l’Internationale libérale, dont il est vice-président. Son passeport lui a été confisqué. Les mêmes restrictions de voyage pèsent sur son épouse, Halimatou.

il existe une mesure d’interdiction de sortie du territoire contre Cellou Dalein Diallo

« Le procureur de la République près le tribunal de première instance de Mafanco qui nous a reçus, mon confrère Pépé Antoine Lama et moi, nous a dit qu’il existe une mesure d’interdiction de sortie du territoire contre Cellou Dalein Diallo. Mais, malgré notre insistance, il ne nous a montré aucune copie de cette décision qui, en réalité, n’a jamais existé. Ce sont juste des instructions verbales », explique Mohamed Traoré, l’un des avocats du président de l’UFDG. Contacté par Jeune Afrique, le procureur Lansana Sangaré a déclaré n’avoir « aucune réaction » sur le sujet.

D’autres leaders d’opposition, comme Sidya Touré et Ibrahima Abé Sylla, ont fini par devoir quitter le pays, après un premier refus – Abé Sylla grâce à son passeport américain. Reste à savoir quand ils pourront rentrer. De même que Sékou Koundouno, Saïkou Yaya Diallo et Ibrahima Diallo, tous responsables du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) et exilés à Dakar. De quoi conforter Alpha Condé dans sa conviction selon laquelle « toutes les tentatives de déstabilisation visant la Guinée viennent du Sénégal », comme il l’affirmait dans son interview à Jeune Afrique fin mars.

Siège fermé, réunion sur les réseaux sociaux

À Conakry, l’entrée du bureau de Cellou Dalein Diallo dans le quartier d’Hamdallaye-CBG et celle du siège de son parti, à La Minière, sont toujours bouclées par les forces de l’ordre. Il en est ainsi depuis le 19 octobre 2020, lorsque le président de l’UFDG s’est déclaré « vainqueur dès le premier tour », au lendemain de la présidentielle. Ses avocats ont saisi la justice pour demander la réouverture des locaux et la restitution du passeport de Cellou Dalein Diallo, en vain. Dernier recours : les réseaux sociaux. Depuis le 20 mars, l’UFDG tient ses assemblées générales chaque samedi sur ses plateformes Facebook et YouTube.

L’opposition est réduite à sa plus petite expression.

« Depuis 2010, l’opposition a existé par sa capacité à tenir tête au pouvoir. Toutes les luttes qu’elle a remportées ont résulté des manifestations de rue. La rue a permis notamment à l’UFDG de peser dans le débat politique », constate le politologue Kabinet Fofana.

« Aujourd’hui, renchérit-il, les manifestations n’étant pas permises en raison d’un contexte sanitaire politiquement exploité par le pouvoir, sa marge de manœuvre est très faible. La fermeture du siège de l’UFDG a davantage compliqué la situation, même si le parti a trouvé une alternative en usant des réseaux sociaux pour relayer ses activités. Malgré tout, n’étant représenté ni à l’Assemblée nationale ni dans la rue, il est aujourd’hui contraint à une opposition médiatique… Et l’opposition est réduite à sa plus petite expression. »

L’UDG, tantôt proche de l’un, tantôt proche de l’autre

Entre les deux extrêmes de la politique guinéenne, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG-Arc-en-ciel, au pouvoir) et l’UFDG (principal parti d’opposition), l’Union démocratique de Guinée (UDG) de Mamadou Sylla veut être la troisième option, modérée, tantôt proche de l’un, tantôt proche de l’autre. Lors des dernières élections communales en 2018, le RPG et l’UFDG s’étaient âprement disputé la tête de la mairie de Kindia, ville stratégique de la région de Basse Guinée, où les deux formations étaient arrivées au coude-à-coude en obtenant 17 sièges chacune. L’UDG, qui n’a remporté qu’un siège finira par y faire élire son candidat… grâce au soutien du RPG.

Quand les ténors de l’opposition boycottent les législatives du 22 mars 2020, couplées au très controversé référendum constitutionnel, Mamadou Sylla présente sa candidature à la députation, tout en restant membre du FNDC. Avec 4 sièges obtenus à l’issue du scrutin, l’UDG devient le principal parti de l’opposition dans une Assemblée nationale quasi-monocolore, où la majorité présidentielle occupe 79 sièges sur 114.

Avec son nouveau statut de chef de file de l’opposition, le leader de l’UDG veut aujourd’hui jouer un rôle d’intercesseur entre Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé. Il a été ainsi reçu à la primature, dans les institutions, les ambassades et par le président de la République… avant de rendre visite aux prisonniers politiques à la maison centrale. cependant sans jamais rencontrer le président de l’UFDG, qui conteste la validité des législatives et, de fait, conteste le statut de chef de file de l’opposition de Mamadou Sylla.

S’opposer « autrement »

Ce dernier a nommé dans son cabinet des opposants comme Faya Millimouno, le leader du Bloc libéral (BL) et Bah Oury, ancien vice-président de l’UFDG. Leur point commun : vouloir « s’opposer autrement ». C’est-à-dire, éviter la confrontation. « Nous voulons proposer avant de critiquer, changer de stratégie, car il y a déjà eu trop de morts », confie Mamadou Sylla à Jeune Afrique.

décrisper la situation par la libération des prisonniers politiques

« Le choix du Bloc libéral est de travailler à décrisper la situation par la libération des prisonniers politiques, l’ouverture des frontières et du dialogue politique, la sauvegarde de l’unité nationale et des acquis démocratiques, l’élimination des causes récurrentes des crises dans notre pays », renchérit Faya Millimouno. En précisant que les partis membres du cabinet du chef de file gardent leur indépendance et que lui s’exprime au nom du sien, le Bloc libéral.