Politique

Guinée : un dialogue politique sous pression ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Conakry
Mis à jour le 29 janvier 2021 à 20h34
Le Premier ministre guinéen, Ibrahima Kassory Fofana (g.), à la primature, le 21 janvier 2021.

Le Premier ministre guinéen, Ibrahima Kassory Fofana (g.), à la primature, le 21 janvier 2021. © DR / Primature Guinée

Tandis que les condamnations se succèdent, et alors que la France et l’Union européenne ont haussé le ton sur la détention « hors procédures judiciaires » d’opposants, Alpha Condé a instauré un cadre de dialogue politique et social.

Interpellé le 29 septembre et détenu depuis à la Maison centrale de Conakry, Oumar Sylla – alias Foniké Menguè – a été fixé sur son sort, ce jeudi. Le Tribunal de première instance de Mafanco, dans la banlieue sud de la capitale guinéenne, l’a condamné à onze mois de prison ferme. Le responsable de la mobilisation du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC) était poursuivi pour « participation délictueuse à un attroupement ». Infraction finalement requalifiée en « provocation d’un attroupement non armé ».

Lors de l’audience qui s’est tenue le 11 janvier, Oumar Sylla avait plaidé l’innocence, soutenant avoir été arrêté alors qu’il circulait en moto. « Je ne peux pas organiser seul un attroupement », avait-il notamment argué. Pour Sylla et ses avocats, ses ennuis judiciaires n’ont qu’une seule explication : son opposition tranchée à un troisième mandat du président Alpha Condé. « Cette sentence ne changera pas mon engagement : je continuerai la lutte contre le troisième mandat d’Alpha Condé même en prison », a-t-il lancé après sa condamnation. « Nous nous attendions à une relaxe pure et simple plutôt que cette requalification, a pour sa part regretté Me Souleymane Baldé, son avocat. Nous ne sommes pas satisfaits de la décision et allons développer nos moyens de défense au niveau de la Cour d’appel ».

Deux morts en détention

Mamady Condé – alias « Madic 100frontières » – , un militant de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG, de Cellou Dalein Diallo), pour sa part poursuivi pour « téléchargement, diffusion de messages, photos, dessins de nature raciste ou xénophobe, menaces, violences et injures par le biais d’un système informatique », sera pour sa part fixé sur son sort le 8 février prochain. Lors de l’audience qui s’est tenue ce lundi 25 janvier devant le tribunal de Dixinn, le parquet a requis dix ans de prison et une amende de 300 millions de francs guinéens (environ 25 000 euros).

Deux semaines auparavant, Souleymane Condé, coordinateur du FNDC aux États-Unis a été condamné à un an de prison ferme et à une amende de 20 millions de francs guinéens (2 000 euros) pour « production, diffusion, mise à disposition d’autrui des données de nature à troubler l’ordre public ». Même peine pour son ami Youssouf Dioubaté, qui avait été arrêté en même temps que lui et était poursuivi pour les mêmes charges. Leurs avocats ont annoncé leur intention de faire appel.

Au cours de la même audience, le tribunal de Dixinn a par ailleurs déclaré l’action publique éteinte à l’encontre de Roger Bamba. Arrêté en septembre dernier, ce membre du Comité national des jeunes de l’UFDG est décédé en détention le 17 décembre dernier. Le ministère de la Justice avait alors précisé que Roger Bamba a rendu l’âme alors qu’il se trouvait à l’hôpital Ignace Deen, où il avait été admis pour « une cirrhose du foie ». Dans un communiqué diffusé après le décès du militant, le ministère de la Justice avait présenté ses condoléances à la famille et aux proches du défunt. « Le ministère de la Justice rappelle qu’il est du droit des familles et proches de faire une demande d’autopsie et rassure l’opinion quant à son  attachement aux respects scrupuleux des droits et libertés des citoyens », précisait le communiqué.

Lundi 18 janvier, le même ministère avait annoncé le décès en détention, le samedi précédent, de Mamadou Oury Barry. Incarcéré en août dernier à la suite des manifestations contre le troisième mandat, il était poursuivi pour « coups et blessures volontaires ». Il est décédé au service des urgences de l’hôpital Ignace Deen d’« une mort naturelle liée à une occlusion intestinale et une anémie bioclinique », a précisé le ministère de la Justice.

L’UE et la France haussent le ton

Ce nouveau décès a provoqué plusieurs réactions au plan international. De la part de l’Union européenne, d’abord. « Cet événement rallonge la liste des opposants politiques décédés en détention en Guinée ces derniers mois. Ces faits, répétés, mettent en évidence les dysfonctionnements du système pénitentiaire et de l’appareil judiciaire guinéen », a commenté, jeudi 21 janvier, Nabila Massrali, la porte-parole du service Action extérieure de l’Union européenne. L’UE « appelle les autorités guinéennes à remédier à cette situation et à ce que la justice puisse pleinement s’exercer sur la base d’enquêtes menées en toute indépendance », a-t-elle ajouté.

« Avec l’Union européenne, nous avons demandé aux autorités de Guinée de faire toute la lumière sur les événements qui se déroulent en ce moment, avec éventuellement des mesures à prendre si cette lumière n’est pas faite », a pour sa part affirmé le ministre français des Affaires étrangères, qui intervenait devant le Sénat, mercredi 27 janvier. « Nous condamnons les détentions hors procédure judiciaire d’opposants, en particulier monsieur Diallo [Ousmane Gaoual Diallo, conseiller politique de Cellou Dalein Diallo et directeur de la communication de l’UFDG] que vous connaissez et pour lequel j’ai décidé d’apporter la protection consulaire. Il est incarcéré alors qu’il a des soucis de santé », a ajouté Jean-Yves Le Drian.

« À plusieurs reprises, nous avons marqué la nécessité d’un dialogue entre les autorités et l’opposition afin de permettre une réconciliation de tous les Guinéens qui méritent aujourd’hui un climat politique apaisé », a également déclaré le ministre français, qui a assuré avoir passé ce message au président Alpha Condé qu’il a rencontré en marge de l’investiture du président ghanéen Nana Akufo-Addo, le 7 janvier, à Accra. Des propos qui font écho à ceux du président français, Emmanuel Macron, qui avait, dans l’entretien qu’il avait accordé en novembre dernier à Jeune Afrique estimé que « la situation est grave en Guinée, pour sa jeunesse, pour sa vitalité démocratique et pour son avancée ».

Sollicités par Jeune Afrique, les ministères de la Justice et des Affaires étrangères n’ont pas souhaité commenter pour le moment.

Mercredi soir, par décret présidentiel, Alpha Condé a instauré un cadre permanent de dialogue politique et social. Cette « plateforme », présidée par le Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana, aura pour mission d’organiser le dialogue entre les acteurs institutionnels, politiques et sociaux.  Lors de son discours d’investiture, le chef de l’État guinéen avait affirmé son attachement « aux vertus du dialogue et de la concertation », tout en soulignant que « chacun doit respecter la loi et bannir de ses propos et de ses actes la violence ».

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