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Maroc-Algérie : au Sahara, une guerre qui ne dit pas son nom ?

Alger a porté de nouvelles accusations contre Rabat, qui aurait bombardé le 10 avril des « civils innocents » en Mauritanie. Explications.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 15 avril 2022 à 09:18

À Guerguerat, le 24 novembre 2020, après l’intervention de l’armée marocaine pour débloquer le point de passage vers la Mauritanie. © FADEL SENNA/AFP © FADEL SENNA/AFP

Le 12 avril, un communiqué de la diplomatie algérienne a condamné des « assassinats ciblés commis au moyen d’armes de guerre sophistiquées par le royaume du Maroc, en dehors de ses frontières internationalement reconnues, contre des civils innocents, ressortissants de trois pays de la région », au Sahara.

Les faits dénoncés par l’Algérie auraient eu lieu le 10 avril, le jour où le Front Polisario a annoncé « rompre tout contact avec le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez », à la suite du revirement diplomatique de Madrid sur le Sahara en faveur du Maroc.

Si l’agence de presse du Polisario, Sahara Press Service, évoque de nouvelles « frappes marocaines sur des biens appartenant à des civils non armés dans les territoires libérés de la république sahraouie », elle ne fait de son côté état d’aucun décès.

« Acharnement contre des civils »

C’est le site du journaliste Akram Kharief, réputé bien informé sur les affaires militaires algériennes, qui a le premier fait état de cette information, le 10 avril. « L’armée de l’air marocaine a effectué huit frappes aériennes vers 5 heures du matin contre un regroupement de camions et des marchands, dans la région de Ain Ben Tili dans l’extrême Nord de la Mauritanie », écrit le journaliste algérien. C’est également ce site qui, en novembre, a rapporté le bombardement à Bir Lahlou de plusieurs camions algériens.

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Sa version des faits diverge quelque peu du communiqué du gouvernement algérien, dans la mesure où il parle d’une « attaque qui n’aurait pas fait de mort », mais plusieurs blessés. S’il évoque la « région de Ain Ben Tili », le journaliste n’est pas en mesure de certifier l’emplacement exact de l’attaque.

Le village de Ain Ben Tili se trouve à quelques centaines de mètres de la frontière séparant la Mauritanie de la partie du Sahara contrôlée par le Polisario. Le lieu du bombardement se trouve à moins d’un kilomètre du fort éponyme, un lieu de transit et de ravitaillement pour les routiers. Selon les informations d’Akram Kharief, les voyageurs étaient justement regroupés pour la prière du matin et le dernier repas avant le jeûne, avant le bombardement de leurs véhicules.

L’Algérie a ainsi fustigé les « visées expansionnistes » du royaume et un « terrorisme d’État », tout en pointant cette fois un « acharnement contre des civils » ainsi que « des homicides intentionnels et prémédités ». Les termes employés sont fort, pourtant ils ne correspondent pas tout à fait aux informations relatées par le Polisario et la presse algérienne.

La Mauritanie sort du silence

Ain Ben Tili n’est pas qu’un simple point de passage. À la fin novembre, l’armée mauritanienne a renforcé son dispositif de surveillance militaire à Tiris Zemmour, une préfecture située au nord du pays, près de la frontière marocaine, à laquelle est rattachée Ain Ben Tili.

Lors d’un point presse tenu ce 13 avril, le ministre porte-parole du gouvernement mauritanien, Muhammad Maa El-Enein Ould Ayaih, a de son côté affirmé que l’opération s’était produite à l’extérieur de son pays. D’après lui, « la Mauritanie n’était pas la cible de l’accident », même s’il note « la présence de ressortissants mauritaniens parmi les victimes ». Le même jour, le site mauritanien Zerouatemedia a révélé la mort d’une femme et de son neveu, tous deux mauritaniens.

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Ce n’est pas la première fois que des ressortissants mauritaniens sont victimes de frappes aériennes dans la zone. Le 3 janvier, trois orpailleurs ont ainsi trouvé la mort à Gleibat El Foula, une localité située dans une « zone restreinte », côté ouest du mur de défense marocain. Zerouatemedia indiquait alors que plusieurs campagnes de sensibilisation mauritanienne avaient été menées auprès des chercheurs d’or afin de les dissuader de s’aventurer dans ces zones parfois militarisées, et en dehors du giron mauritanien.

Quelques mois plus tôt, en mai 2021, l’Agence de Presse Mauritanienne (AMI) évoquait des « tirs de l’armée algérienne » alors que les orpailleurs s’étaient enfoncés « de 9 kilomètres dans les terres algériennes ».

« Propagande »

Face aux nouvelles accusations de l’Algérie et du Polisario, le Maroc ne réagit toujours pas officiellement. Après la mort des trois camionneurs algériens début novembre dernier, l’Agence France Presse (AFP) basée à Rabat, rapportait les propos « d’une source officielle informée » qui a démenti « les accusations de la présidence algérienne. »

« Si l’Algérie veut la guerre, le Maroc n’en veut pas. Le Maroc ne sera jamais entraîné dans une spirale de violence et de déstabilisation régionale. Si l’Algérie souhaite entraîner la région dans la guerre, à coups de provocations et de menaces, le Maroc ne suivra pas. Le Maroc n’a jamais ciblé et ne ciblera jamais des citoyens algériens, quelles que soient les circonstances et les provocations. »

L’expert militaire marocain Abdelhamid Harifi évoque des « zones interdites d’accès à l’est et au sud du mur de sécurité »

Interrogé sur les différentes accusations de l’Algérie le 6 février dernier par RFI et France 24, le chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita, s’est contenté de répondre : « Moi, ça fait longtemps que j’ai arrêté d’écouter ce que dit la diplomatie algérienne. »

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Même son de cloche dans les milieux militaires : « Personne n’accorde d’importance à cette propagande », estime l’expert militaire Abdelhamid Harifi. Qui évoque  des « zones interdites d’accès à l’est et au sud du mur de sécurité ». « Le Maroc a prévenu toutes les parties concernées que toutes ces zones étaient interdites d’accès. Donc si des civils y pénètrent sans autorisation et meurent, c’est leur responsabilité », tranche-t-il.

Cinq mois après le lancement d’une enquête de la Minurso sur le décès des trois routiers algériens, aucune conclusion n’a été rendue publique, si ce n’est que « deux camions ont subi d’importants dommages, près de Bir Lahlou ». Une région que le Maroc considère comme une zone militarisée, bien que la localité soit située à plus de trente kilomètres du mur de défense marocain.

Le monopole à Guerguerat ?

D’après plusieurs experts, la localité de Bir Lahlou ferait l’objet d’une offensive accrue des FAR, car c’est près d’elle que passe la route entre l’Algérie et la Mauritanie, le fameux axe Ouargla-Nouackhott. Pour Amar Belani, conseiller du président algérien Abdelmadjid Tebboune pour le Maghreb, interviewé à ce propos par le média algérien TSA, les frappes attribuées au Maroc ont pour objectif « de faire entrave au commerce entre l’Algérie et la Mauritanie ».

La rupture du cessez-le-feu entre le royaume et le Polisario en novembre 2020, a eu lieu alors que des membres du Polisario bloquaient depuis plusieurs semaines le point de passage stratégique de Guerguerat, à la frontière maroco-mauritanienne, par lequel passe la seule route reliant le Maroc à l’Afrique de l’Ouest. En 2017, le roi Mohammed VI a prévu une enveloppe de 7 milliards d’euros pour cette partie du Sahara afin d’en faire un hub économique.

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Dès lors, les FAR ont conforté leur position en protégeant le passage par un mur de sable et en terrassant le dernier tronçon de route. Et n’ont eu de cesse depuis de mener des opérations de reconquête dans les territoires contrôlés par le Polisario.

Alors que Rabat a déjà dénoncé le « harcèlement » des combattants du Polisario, ce dernier annonce régulièrement, sans en fournir la preuve, des pertes humaines côté marocain.

Du côté d’Alger et du Polisario, il y a manifestement la volonté d’attirer l’attention des Nations unies. Le 20 avril, le Conseil de sécurité se réunira en présence de l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU, Staffan de Mistura, et du chef de la Minurso, Alexander Ivanko. Une réunion qui devrait déboucher sur deux rapports et une nouvelle résolution.