Politique

Sahara : le Polisario déstabilisé par les conflits tribaux ?

Les récentes célébrations du 46e anniversaire de la RASD ont pris des airs de guérilla. Des événements qui lèvent le voile sur les heurts entre tribus au sein des camps de Tindouf, notamment pour le contrôle de la contrebande.

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Mis à jour le 16 mars 2022 à 15:24

Camp de réfugiés sahraouis, près de Tindouf, dans le sud-ouest de l’Algérie. © REUTERS/Dani Cardona

Un anniversaire qui vire au drame. Dans les camps de Tindouf, le 27 février, la cérémonie du 46e anniversaire de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) a été écourtée après l’éclatement d’affrontements si violents qu’ils ont contraint le Polisario à exfiltrer les invités étrangers présents pour l’occasion.

En cause ? Un conflit tribal, qui a dégénéré en fusillade sanglante, impliquant différents groupes de la tribu Reguibat – l’une des plus grandes tribus au Sahara, dont fait partie le président de la RASD Brahim Ghali (des Ouled Taleb) – et les forces du Front Polisario.

De vives tensions ont ainsi mis aux prises des membres des tribus Ouled Moussa et Bouihat, dominante démographiquement, appartenant toutes deux à la grande famille des Reguibat. Ces deux groupes, déjà entrés en conflit pour des lots de terrain en 2019, se sont à nouveau confrontés à la mi-février.

Tout est parti d’une rixe entre les deux clans, au cours de laquelle un membre des Bouihat s’est fait voler son véhicule, retrouvé plus tard chez un homme issu des Ouled Moussa. Quelques jours plus tard, c’est un SUV chargé de marchandises, appartenant à un Bouihat, qui est incendié dans le camp de Smara. Les victimes de l’attaque pyromane sont alors parties à la recherche du coupable : un Ouled Moussa est arrêté et remis aux services de police du Polisario de Smara.

Le passif entre les Bouihat et la police remonte à l’arrestation d’un jeune Bouihat début février, qui aurait été torturé

Mais l’accusé est rapidement relâché par les autorités. La décision déclenche un vent de colère chez les victimes Bouihat, dont plusieurs membres attaquent alors le poste de police de Smara et enlèvent trois policiers selon eux impliqués. Ces derniers sont détenus pendant plusieurs heures, avant que leurs ravisseurs ne décident de s’emparer d’un véhicule de la police.

Du côté des Bouihat, il ne fait aucun doute que la police agit de façon partiale, en faisant preuve de favoritisme tribal, à leur détriment. Le corps des policiers du Front Polisario est principalement composé de membres de la tribu des Ouled Moussa. Le passif entre les Bouihat et la police remonte à l’arrestation d’un jeune Bouihat début février, qui aurait été torturé par les forces de l’ordre.

Au lendemain de l’agression des policiers, dans le camp de Smara, la réponse des forces du Polisario est sévère : raids et tirs ciblés sur les maisons des personnes impliquées.

Drame sous le chapiteau du Polisario

Les affrontements entre les Bouihat et les forces du Polisario ont donc de nouveau éclaté le jour de la cérémonie. En marge de l’événement, des manifestations ont lieu pour protester contre la répression des autorités. La situation dégénère, le chapiteau réservé à l’accueil des invités étrangers s’embrase, les responsables de la sécurité sont la cible de jets de pierres, et des véhicules appartenant au Polisario sont détruits.

Les forces du Polisario tentent de disperser la foule et ouvrent le feu. Aucun bilan précis n’est communiqué, même si Mohamed Salem Abdel Fattah, responsable de l’Observatoire sahraoui des médias basé au Maroc, évoque sans plus de précisions « de nombreuses victimes, à la fois parmi les personnes impliquées dans les affrontements et d’autres civils non armés ». Le cercle de la confrontation s’étend quand une autre tribu, les Souad, décide de s’allier aux Ouled Moussa, à qui ils sont apparentés, contre les Bouihat.

« Les différents groupes tribaux se sont affrontés avant que les milices du Polisario n’entrent en jeu. Cette intervention n’a fait qu’aggraver les choses et intensifier les hostilités et les affrontements entre groupes tribaux », précise Mohamed Salem Abdel Fattah.

L’arrivée d’un détachement militaire algérien aux abords des camps n’a fait qu’irriter les belligérants

Le 27 février, l’intensité des violences a été telle que le Polisario a demandé des renforts au général algérien Mustapha Ismaili, commandant de la troisième région, afin d’assurer la protection des étrangers et apaiser la crise. Mais, l’arrivée d’un détachement militaire algérien aux abords des camps n’a fait qu’irriter les belligérants. Ces derniers ont refusé de négocier avant de les pousser à quitter les lieux.

Selon plusieurs sources, les manifestants seraient allés jusqu’à brûler le siège de la police dans le camp de Smara et ses annexes à Aousserd, une information difficilement vérifiable face à l’opacité des données. Le lendemain, la police du Polisario a lancé une campagne d’arrestation à grande échelle. Là encore, aucun chiffre n’a été communiqué.

Luttes de pouvoir et d’influence

Ce déchaînement de violence intervient dans un contexte d’affaiblissement de la direction du Polisario et de retour des logiques tribales. Certaines tribus s’estiment lésées dans la répartition du pouvoir politique et économique, en particulier pour ce qui est du contrôle des divers trafics qui ont lieu dans la zone. Les différents groupes usent de leur influence pour contrôler les points de passages ou avoir accès aux pistes.

Régulièrement, ces équilibres fragiles déclenchent des altercations entre membres des différentes communautés. Mohamed Salem Abdel Fattah, fait le lien entre cette situation et les évènements du 22 février : « Ce qui s’est passé est le résultat de luttes intestines entre des groupes armés, qui trempent dans la contrebande. »

La détérioration des conditions dans les camps incite les jeunes à se tourner vers des activités illégales

Dans un rapport publié en octobre 2021, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, évoque la pénétration de groupes armés et de gangs de contrebandiers dans la zone où le Polisario est actif, et le détournement de l’aide humanitaire.

« La détérioration des conditions dans les camps incite les jeunes à se tourner vers des activités illégales comme la contrebande », explique une source familière des jeux de pouvoir au sein de l’organisation.

Les trois tribus impliquées dans les affrontements du 22 février (les Bouihat, les Ouled Moussa et les Souad), sont établies dans les territoires contestés entre le Polisario et le Maroc. Dans ces zones hautement militarisés, les mouvements des Sahraouis de part et d’autre de la frontière sont particulièrement limités. Ces entraves à la liberté de circulation nourrissent des sentiments d’impuissance et d’encerclement, lesquels exacerbent les tensions dans les camps.

Les camps de Tindouf ont une spécificité : ils sont officiellement administrés, non pas par le pays hôte − l’Algérie− mais par la RASD, considérée comme une République en exil. C’est donc le Polisario qui est habilité à exercer les pouvoirs administratif, judiciaire, policier, militaire et politique dans la zone.

Prison à ciel ouvert

Mais l’Algérie est appelée à superviser directement les camps afin de protéger les réfugiés et empêcher toutes formes de répression. « Compte tenu des méthodes adoptées par les forces du Polisario (…), il convient de souligner la responsabilité de l’État hôte de veiller à ce que les réfugiés jouissent de tous leurs droits reconnus par les réfugiés », ajoute Mohamed Salem Abdel Fattah.

Les Bouihat considèrent que les Ouled Moussa sont favorisés par les forces de l’ordre

Après les événements du 46e anniversaire de la RASD, le Polisario a organisé des rencontres de réconciliation avec les leaders des tribus en conflit. Mais l’autorité de ces chefs se dilue petit à petit, notamment auprès des jeunes qui ont grandi dans les camps et se montrent moins sensibles à leur autorité morale.

Lors des tentatives de conciliation, les membres de la tribu Bouihat ont ainsi maintenu leur position hostile vis-à-vis des Ouled Moussa, qu’ils estiment favorisés par les forces de l’ordre. En face, les Ouled Moussa se sont déclarés « inquiets » pour la sécurité de leurs proches. Aussi, les ont-ils appelé à cesser de collaborer au sein des forces de sécurité du Polisario.

Le 9 mars, lors de la 49e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, des militants sahraouis ont dénoncé « les violations, les disparitions forcées et les exactions perpétrées par le Polisario dans les camps de Tindouf, en territoire algérien ».