Politique

Affaire du « bombardement » de camions algériens : comment les Marocains reçoivent les accusations

À la suite des accusations algériennes de bombardement de deux camions civils algériens, la tension est à son paroxysme entre Alger et Rabat, laissant entrevoir les prémices d’un conflit ouvert entre les deux voisins.

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Mis à jour le 5 novembre 2021 à 22:07

Depuis un an et l’opération de Guerguerate, les relations entre les deux voisins connaissent un fort regain de tension. © RYAD KRAMDI/AFP

S’il ne se passe pas une heure sans que paraisse un nouvel article sur l’affaire du « bombardement » de camions civils algériens – qui n’a pas encore été confirmé par une source indépendante – dans la presse algérienne, la presse marocaine est moins prolixe sur le sujet.

En témoignent les unes des médias marocains qui, sans ignorer les graves accusations portées par la présidence algérienne, s’attardent davantage sur l’interprétation à donner aux événements que sur la véracité des informations rapportées par le site menadefense.

Ainsi, une grande partie de la presse marocaine s’interroge sur la volonté algérienne de rechercher à tout prix un prétexte à la guerre. « Il est possible que cette histoire ait été montée en épingle par une frange radicale de l’armée algérienne afin de créer un casus belli, alors que personne dans l’opinion n’est enthousiaste à l’idée d’un conflit ouvert avec l’Algérie », affirme ainsi une source marocaine bien informée contactée par JA.

« Le Polisario et ses relais médiatiques insistent depuis plusieurs mois sur l’idée que le Royaume vise des civils sans jamais en apporter la preuve », selon la même source. Qui estime que l’affaire des camions bombardés « participe d’une stratégie diplomatique algérienne dont l’objectif est de présenter le Maroc comme un acteur irresponsable dans la zone ».

Dans quelle zone ?

L’autre interrogation massivement soulevée par la presse marocaine concerne la localisation du bombardement. Loin d’être anecdotique, le lieu de la frappe déterminera la légitimité ou non d’une éventuelle frappe marocaine.

Rabat se veut serein et met la gravité de ces accusations sur le compte de l’isolement diplomatique d’Alger

Car si le site menadefense assure que l’attaque a eu lieu entre Aït Bentili et la localité de Bir Lahlou, dans une zone contrôlée par le Front Polisario, à 35 kilomètres environ du mur de défense, Le360 évoque, lui, la « zone-tampon », soit le périmètre de 5 kilomètres au-delà du mur de défense marocain. Et de « s’étonner de la présence de  « civils » dans une zone de guerre ».

Lors d’un point de presse ce 4 octobre, Stéphane Dujarri, le porte-parole du secrétaire général de l’ONU, a confirmé que « Bir Lahlou […] ne se situe pas dans la zone tampon ». « Néanmoins, une carte de la Minurso montre clairement l’installation d’équipes dans les deux territoires. Ce qui les place de facto sous la responsabilité effective de la Mission », affirme une source contactée par le média marocain Yabiladi.

De façon plus générale, Rabat se veut serein et met la gravité de ces accusations sur le compte de l’isolement diplomatique croissant des autorités algériennes, évoquant notamment leur décision de couper le robinet du gazoduc transitant par le Maroc et desservant l’Espagne.

À travers cette dernière, c’est l’Union européenne qui s’est sentie ciblée. Celle-ci a réagi par l’intermédiaire du président de la Délégation du Parlement européen pour les relations avec les pays du Maghreb, Andrea Cozzolino, qui a déclaré que cette décision « concerne directement, non seulement le Maroc, mais aussi l’Union européenne ».

Basculement du rapport de force

« Quelles que soient les raisons qui ont motivé une telle décision, l’utilisation de l’approvisionnement en gaz comme moyen de pression ne saurait constituer une solution appropriée », a ainsi déclaré l’Italien le 3 novembre.

Jusqu’ici relativement stable, le conflit du Sahara occidental a pris une nouvelle tournure à la suite de deux accrocs récents qui ont précipité la détérioration des relations entre les deux pays.

Le premier est relatif aux événements de Guerguerate de novembre 2020, lors desquels des affrontements ont éclaté entre les Forces armées royales (FAR) marocaines et des indépendantistes sahraouis, en novembre 2020.

Le second est lié à la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, induisant de fait un renversement géopolitique majeur.

Les autorités se contentent d’accuser réception de ce qui est perçu comme un processus d’escalade unilatéral

Les deux événements ont largement contribué à ce que le Maroc estime être un basculement du rapport de force en sa faveur, non seulement sur le dossier du Sahara, mais plus largement sur son affirmation en tant que puissance régionale.

La stratégie adoptée par Rabat semble être celle de la minimisation. Face aux multiples décisions algériennes, comme le rappel de l’ambassadeur algérien de Rabat, la rupture des relations diplomatiques, l’arrêt de l’approvisionnement en gaz, les autorités se contentent d’accuser réception de ce qui est perçu dans le Royaume comme un processus d’escalade unilatéral imputable au seul régime algérien.

En septembre, c’est par la voix de la compagnie aérienne Royal Air Maroc (RAM) que le Royaume a ainsi réagi à la décision de son voisin d’interdire aux avions marocains le survol de son espace aérien.

En répondant à une décision officielle du gouvernement algérien par l’intermédiaire d’une société, certes détenue par l’État, le Maroc entend montrer qu’il se sent assez peu concerné par les manœuvres algériennes. Last but not least, le Maroc n’a pas réagi officiellement aux dernières accusations d’Alger.