Politique

Libye : les coulisses de la visite éclair de BHL en Tripolitaine

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Mis à jour le 28 juillet 2020 à 13h01
Bernard-Henri Lévy aux côtés d’un soldat du Conseil national de transition libyen, en marge de la visite de Nicolas Sarkozy et David Cameron à Tripoli en septembre 2011. (Archives)

Bernard-Henri Lévy aux côtés d’un soldat du Conseil national de transition libyen, en marge de la visite de Nicolas Sarkozy et David Cameron à Tripoli en septembre 2011. (Archives) © REUTERS/Eric Feferberg/Pool

Venu officiellement pour enquêter sur des charniers dans l’Ouest libyen le 25 juillet, l’écrivain français Bernard-Henri Lévy a dû repartir au bout de quelques heures. Récit d’une mission avortée.

Les autorités françaises, Bernard-Henri Lévy et Fathi Bashagha ont offert, le 25 juillet en Libye, une représentation digne du théâtre de l’absurde. Le philosophe à l’éternelle chemise immaculée a atterri, samedi dernier, en avion privé à l’aéroport de Misrata, à 200 kilomètres à l’est de Tripoli, pour un programme initial de deux jours. L’auteur de La Guerre sans l’aimer : journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen – où il met en avant son rôle dans l’entrée en guerre de la France contre Mouammar Kadhafi – n’aura finalement passé qu’une dizaine d’heures sur le sol libyen.

Le temps tout de même de rencontrer des décideurs politiques, militaires et économiques de la puissante cité de la Tripolitaine ; de poser aux côtés de forces armées, près de charniers imputés aux alliés de Khalifa Haftar, aux alentours de Tarhouna, à 80 kilomètres au sud-est de Tripoli, de subir des insultes antisémites et une attaque de son convoi par une milice.

L’agitateur public de 71 ans, qui n’avait pas mis les pieds en Libye depuis 2011, rentre précipitamment le soir même sans rencontrer l’homme qui l’a, selon toute vraisemblance, fait venir, Fathi Bashagha, ministre de l’Intérieur du Gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli, et avec qui le rendez-vous était fixé pour dimanche matin.

Tout ça pour quoi ? Pour que BHL ramène de sa visite express des reportages au ton lyrique pour le quotidien américain Wall Street Journal, comme il l’affirme ? Pas seulement. Dans cette pièce, Bernard-Henri Lévy était sur le devant de la scène, mais les vrais protagonistes du drame s’activaient en coulisse.

Depuis que Haftar a échoué à remporter la bataille de Tripoli (4 avril 2019 – 5 juin 2020), l’Élysée cherche à se rapprocher des autorités libyennes de l’ouest pour les empêcher, dans sa vision, de tomber entièrement entre les griffes de la Turquie. En Tripolitaine, des dirigeants, dont Fathi Bashagha, veulent également assaisonner le lahmacun (pizza turque appréciée à Tripoli) de saveurs françaises. Et, pour pimenter le tout, ajoutez à cela des lobbyistes américains qui gèrent la communication du GNA, dont la firme Mercury Public Affairs, et l’on obtient un – mauvais – remake de 2011, avec Bernard-Henri Lévy dans le rôle du trait d’union entre Libyens et Français.

Appuis haut placés

Car, pour débarquer à l’aéroport de Misrata, BHL et son équipe ont nécessairement dû bénéficier d’appuis haut placés : les frontières sont officiellement fermées et, depuis des mois, le bureau chargé des visas pour les journalistes étrangers, dépendants du ministère des Affaires étrangères à Tripoli, ne traite plus les demandes. Actuellement, des diplomates et des employés d’ONG sont nombreux à attendre le précieux laissez-passer. Des doutes subsistaient quant à l’obtention du visa par BHL, mais, selon l’une de nos sources, il l’aurait en effet bien retiré à l’aéroport de Misrata, son passeport ayant été visé par le ministère de l’Intérieur. Contrairement à ce qu’il a affirmé sur place à la télévision locale, Bernard-Henri Lévy, consciemment ou non, n’est donc pas uniquement venu jouer les reporters. De son côté, le ministère de l’Intérieur libyen n’a pas souhaité commenter cette visite.

La venue de Bernard-Henri Lévy s’est transformée en grosse bêtise »

« Emmanuel Macron a une forte envie de se distancier de Haftar et de recréer, même si ce n’est qu’un vernis, un lien avec le GNA. Bashagha, qui lorgne le poste de Fayez al-Sarraj à la tête du gouvernement, veut aller dans cette même direction. D’où la venue de Bernard-Henri Lévy. Mais cela s’est transformé en grosse bêtise », analyse Jalel Harchaoui, chercheur au Clingendael Institute de La Haye.

En déplacement en Turquie samedi dernier, Sarraj, en apprenant cette visite, a aussitôt demandé qu’une enquête soit menée et a promis des sanctions pour tous ceux qui avaient aidé le littérateur français à se rendre en Libye.

Des insultes antisémites avec des tirs en bande sonore

Les photos postées par l’intellectuel sur Twitter, en costume et chemise blanche ouverte, entouré d’hommes armés, en treillis et cagoule ont globalement choqué les internautes libyens. Les vidéos de combattants proférant des insultes antisémites avec des tirs en bande sonore ont fini de transformer la visite en fiasco. « Les combattants de Tarhouna empêchant violemment le convoi de BHL d’entrer dans la ville, dont l’un criant  “chien de Juif”, ne donnent pas une bonne image des soutiens armés du GNA (non pas que ce fût une idée brillante au départ de faire venir BHL pour attirer l’attention sur les crimes commis à Tarhouna) », écrit sur les réseaux sociaux Wolfram Lacher, spécialiste de la Libye au sein de l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP).

 

Il est important que les médias puissent enquêter sur les charniers de Haftar à Tarhouna

« C’est un grand journaliste, réputé en France. Il est important que les médias puissent enquêter sur les charniers de Haftar à Tarhouna », justifie Mohammed Abdelkarim Raied, élu misrati à la branche tripolitaine de la Chambre des représentants, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Libye et l’une des plus grosses fortunes du pays. Ce dernier s’empresse aussitôt de préciser qu’il n’a vu BHL que quelques minutes, dans un hôtel, en compagnie d’autres hommes d’affaires et qu’il n’a été question que d’économie et non de politique.

Businessmen, politiques et militaires

Selon le programme, Bernard-Henri Lévy a également rencontré des responsables sécuritaires dont Ahmed Abou Shahma, chef de la délégation militaire du GNA aux discussions 5+5 sous l’égide de l’ONU, ainsi que les commandants Mohamed Zahmou et Mohamed Shaboun, en première ligne sur le front actuel de Syrte. Et, pour la nostalgie, l’homme de lettres a retrouvé Ramadan Zarmouh, l’ancien chef du conseil militaire de Misrata, qu’il avait côtoyé au temps glorieux de l’année 2011 quand il était qualifié d’« ami » par les Libyens.

C’est une personnalité qui crée du trouble

Businessmen, politiques, militaires, ce mélange des genres n’a pas été du goût de tous : « Il était là comme journaliste, envoyé par la France ou par les Nations unies ? Nous avons besoin de savoir. Il a fait des choses utiles en 2011, mais la situation a changé. C’est une personnalité qui crée du trouble en Libye, et nous n’avons pas besoin de ça », s’insurge Abdelhamid al-Dabaiba, un ingénieur misrati qui a un temps rêvé d’un destin politique entre Sarraj et Haftar. Si, au final, la pérégrination faisait la une des journaux et des magazines avec des illustrations léchées, elle aurait pu, en effet, se transformer en drame et crise diplomatique majeure.

« J’espère qu’après ça, les chancelleries occidentales arrêteront de considérer Bashagha comme un recours. Ce n’est pas un génie d’avoir pensé mettre cette visite en place et que cela se passerait sans vague », se gausse un haut fonctionnaire à Tripoli. Dans les couloirs du ministère de l’Intérieur, le ton est tout autre. On dénonce un coup tordu venant du premier cercle de Sarraj qui aurait, à dessein, fait fuiter l’emploi du temps de BHL pour décrédibiliser leur champion.

La France aussi semble avoir perdu le peu de crédibilité qui lui restait dans l’Ouest libyen. Même si Bernard-Henri Lévy n’a très probablement pas été mandaté directement par Paris, difficile de concevoir que la septième puissance du monde n’ait pas été au courant d’un tel voyage. L’exécutif savait et a laissé faire. Mais, dans ce jeu à multiples bandes, Jalel Harchaoui s’interroge : La France est-elle vraiment perdante ? « Elle veut se rapprocher du GNA pour contrer l’hégémonie turque, mais son intérêt est aussi de montrer le désordre au sein de l’autorité à Tripoli. Et c’est ce que cet épisode a révélé. » Pour l’expert, Paris n’a absolument pas abandonné son alliance étroite avec les Émirats arabes unis, farouches adversaires du GNA. Mais avec ce revirement en direction de Tripoli, même superficiel, la France se forge une image de neutralité. L’Élysée tente ainsi d’effacer son soutien à Haftar.

Dédouaner le maréchal

En Libye, à l’ouest comme à l’est, on s’interroge maintenant sur la vision que Bernard-Henri Lévy, qui a passé environ quatre heures sur place, va adopter pour relater l’existence de ces charniers, œuvre supposée de la milice locale Kaniyyat, alliée de Khalifa Haftar ces derniers mois. Les massacres ne font guère de doute. Les partisans du maréchal ne les nient d’ailleurs pas, mais rejettent la faute sur la brutalité de la milice. Sa réputation la précède. Ses membres s’étaient déjà distingués dans des exactions sanglantes, alors qu’ils étaient cette fois du côté des milices islamistes les plus dures, telle la brigade al-Samoud de Salah Badi. Samedi dernier, le « journaliste, mais pas que » a tweeté en anglais un message dédouanant en partie le maréchal de ces crimes, y affirmant qu’ils sont le fait de « pro #Haftar proxies », soit des combattants se réclamant de Haftar.

 

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