Politique

Libye : la Russie peut-elle lâcher Khalifa Haftar pour Aguila Saleh ?

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Mis à jour le 28 mai 2020 à 17h37
De gauche à droite : le maréchal Khalifa Haftar, Aguila Saleh Issa, Fayez al-Sarraj et Khaled Mechri.

De gauche à droite : le maréchal Khalifa Haftar, Aguila Saleh Issa, Fayez al-Sarraj et Khaled Mechri. © Etienne Laurent/AP/SIPA

Divisions entre le président du parlement et le chef de l’ALN, revers militaires de Haftar… autant de facteurs qui pourraient pousser Moscou à trouver une alternative au maréchal, dont l’étoile a singulièrement pâli ces dernières semaines.

Plusieurs semaines après ses victoires le long de la côte début mai, les troupes loyales au Gouvernement d’entente nationale (GNA) ont remporté le 19 mai une nouvelle bataille sans doute décisive pour l’affermissement de leur contrôle de la Tripolitaine. Une nouvelle donne qui concerne également la Russie, dont plusieurs ressortissants combattent aux côtés de l’Armée nationale libyenne (ALN) de Khalifa Haftar pour le compte de la société privée militaire russe Wagner. Le 25 mai, plusieurs centaines de ces combattants ont été évacués du front du Sud de Tripoli à bord d’Antonov-32, depuis l’aéroport de Bani Walid, et vers l’aéroport d’Al-Jufra, contrôlée par l’ANL.

Des chasseurs MiG-29 et Su-24 ont été déployés sur la même base. L’ANL conteste qu’ils constituent des renforts de Moscou, mais le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) pointe directement la Russie : « La Russie essaie clairement de faire pencher la balance en sa faveur en Libye », a ainsi commenté le général Stephen Townsend. « Ils étendent leur empreinte militaire en Afrique en utilisant des groupes de mercenaires soutenus par le gouvernement, comme Wagner » affirme l’officier américain dans un communiqué. « Ce retrait du front marque le passage d’une stratégie offensive à une volonté de protection des sites stratégiques. Il s’agit de redessiner les lignes de front et de les stabiliser », nuance Hassan Maged, fondateur du cabinet de conseil D&S consulting, qui a publié une note à ce sujet.

Sur le front diplomatique, Moscou tente de se poser comme le principal parrain des autorités de l’Est. Le lendemain du retrait de l’ANL de plusieurs fronts autour de Tripoli, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et son homologue turc Mevlut Cavusoglu ont affirmé soutenir un cessez-le-feu en Libye lors d’une conversation téléphonique. « Grâce à son statut de fournisseur de services, la Russie parviendra à devenir le principal influenceur de l’ANL, tout en conservant sa faculté politique de négocier avec la Turquie. Ce qu’elle ne pourrait pas faire si elle intervenait directement. Le scénario de l’accord russo-turc en Syrie pourrait alors se reproduire en Libye », analyse Maged.

Figure alternative

Moscou a aussi investi les divisions internes entre Khalifa Haftar et le président de la Chambre des représentants à Benghazi Aguila Saleh – ce dernier proposant la reprise des négociations avec la refonte du Conseil présidentiel, quand le maréchal a tenté fin avril de s’attribuer les pleins pouvoirs. Sollicité au téléphone par Aguila Saleh, Sergueï Lavrov semble avoir arbitré en faveur du président de la Chambre des représentants, exprimant son soutien à son initiative de fin avril. La Russie essaierait-elle de marginaliser Khalifa Haftar, dont l’étoile pâlit du fait de ses échecs répétés à conquérir la capitale libyenne ?

Aguilah Saleh a pour la Russie une importance surtout symbolique : il fournit un vernis institutionnel à la politique russe en Libye

« Haftar a tout obtenu de ses parrains internationaux : armement, troupes étrangères, frappes aériennes, argent, soutien diplomatique… Une solution clé en main, sans résultat tangible. Il est donc remplaçable et il y a un besoin d’une figure alternative du côté de Moscou et Abou Dhabi », explique Anas El Gomati, directeur du think-tank libyen Sadeq Institute. Aguilah Saleh peut-il être cet homme ? Le spécialiste en doute : « Moscou a mis en avant Haftar comme le choix légal de la Chambre des représentants. Si ce parlement est mis de côté, comme Haftar a essayé de le faire il y a quelques semaines, le chef de l’ALN ne bénéficiera plus de ce vernis de légalité.

Aguilah Saleh a donc pour la Russie une importance surtout symbolique dans la mesure où il fournit ce vernis institutionnel à la politique russe en Libye. » Gomati rappelle d’ailleurs qu’Aguila Saleh a déjà à plusieurs reprises proposé la refonte du Conseil présidentiel. « Ce n’est pas un homme d’État capable de reconstruire le pays, il n’a pas de stature nationale et, essentiellement soucieux du sort de la Cyrénaïque, il pourrait très bien se satisfaire d’une scission de fait de la Libye. », estime-t-il. Le président de la Chambre des représentants pourrait d’ailleurs saisir l’opportunité d’un Haftar affaibli pour s’en débarrasser. « Un conflit peut éclater à l’Est pour le contrôle de cette partie du pays, une guerre civile dans la guerre civile en quelque sorte », conclut le spécialiste.

Pour Moscou, il serait alors peut-être temps de jouer la carte des kadhafistes, dont plusieurs figures ont intégré les rangs de l’ALN.

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