Politique

Libye : « L’Égypte est prête à une confrontation directe avec la Turquie »

Réservé aux abonnés | | Par - au Caire
Mis à jour le 18 juillet 2020 à 09h43
Un combattant du gouvernement soutenu par les Nations unies sur la ligne de front dans le sud de Tripoli, le 21 septembre 2018.

Un combattant du gouvernement soutenu par les Nations unies sur la ligne de front dans le sud de Tripoli, le 21 septembre 2018. © Mohamed Ben Khalifa/AP/Sipa

Les négociations pour un cessez-le-feu durable semblent être au point mort et Le Caire a déployé des forces le long de sa frontière avec la Libye. Pour le chercheur Ahmed Kamel el-Beheiry, l’armée égyptienne a les capacités de repousser l’offensive turque.

En Libye, les « ingérences étrangères ont atteint un niveau sans précédent », dénonçait le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, le 8 juillet dernier. En mai, les forces du Gouvernement d’union nationale (GNA), appuyées par la Turquie, ont lancé une contre-offensive en direction de l’est du pays contrôlé par son ennemi, le maréchal Haftar.

Ce dernier est à la tête de l’Armée nationale libyenne, qui est liée au Parlement de Tobrouk, non reconnu par l’ONU mais soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes Unis, la Russie et, de manière officieuse, par la France.

Des renforts militaires déployés à la frontière libyenne

L’engagement croissant du président islamiste turc Recep Tayyip Erdogan en Libye inquiète l’état-major égyptien, qui l’accuse de soutenir ses opposants. Des renforts militaires ont été déployés à la frontière libyenne, et le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, a menacé d’intervenir directement chez son voisin libyen. Le Conseil des cheikhs et des tribus libyennes, ainsi que la Chambre des représentants libyenne ont annoncé qu’ils soutiendraient une intervention égyptienne si la sécurité des deux États était menacée.

Jusqu’alors, le soutien égyptien se limitait principalement à l’ouverture de ses frontières à la coalition pro-Haftar et à la mise à disposition de ses bases militaires, sans engager ses troupes au sol. L’intervention croissante de la Turquie auprès du GNA peut-elle changer la donne ? Eléments de réponse avec Ahmed Kamel el-Beheiry, chercheur spécialiste de la Libye et des mouvements armés au Moyen-Orient au centre public d’études politiques et stratégiques d’Al-Ahram, au Caire.

Jeune Afrique : Le 20 juin dernier, le président égyptien a déclaré que son armée était prête à intervenir en Libye si la ligne rouge de Syrte et Jufrah était franchie. Mais les troupes égyptiennes restent à plus de 1 000 km alors que celles du Gouvernement d’union nationale (GNA, basé à Tripoli, dans l’est de la Libye) sont proches de Syrte. La déclaration du Parlement de Tobrouk (dans l’ouest de la Libye), le 14 juillet, pourrait-elle pousser l’Égypte à passer des paroles aux actes ?

Ahmed Kamel el-Beheiry : Abdel Fattah al-Sissi n’a pas annoncé d’intervention militaire, il a simplement dit que Syrte était une ligne rouge du point de vue de la sécurité nationale égyptienne. Ce sont les analystes qui en ont déduit qu’il y aurait une intervention militaire. Ce sont des conjectures. Les autorités égyptiennes continuent de mettre en avant une solution politique, fondée sur la conférence de Berlin.

Quant au Parlement de Tobrouk, qui demande à l’Égypte d’intervenir contre l’offensive turque, c’est simplement pour donner une légitimité constitutionnelle et légale à une potentielle intervention égyptienne. Ainsi, le Parlement signifie que cette intervention ne menace pas la souveraineté d’un État indépendant.

La menace du président Sissi n’était donc que rhétorique ?

Le président égyptien n’a pas ouvertement parlé d’« intervention militaire ». [« Une intervention directe de l’Égypte en Libye est désormais légitime », a déclaré le président égyptien, ndlr]. Sissi a parlé de la sécurité nationale égyptienne, de ses frontières à l’Ouest, d’une solution politique. Il n’y a pas de décision égyptienne d’intervention en Libye.

Une intervention d’Abdel Fattah al-Sissi en Libye serait défensive

Mais, dans l’hypothèse où il y aurait une intervention militaire, ça ne serait pas une intervention en faveur d’un camp contre un autre, contre le Gouvernement d’union national (GNA), mais une réponse à l’intervention directe de la Turquie. L’Égypte parle d’un ennemi étranger qui menace la sécurité et les frontières égyptiennes, il s’agirait donc d’une intervention défensive.

Si les forces turques franchissent Syrte, l’armée égyptienne est-elle prête à une confrontation directe avec la Turquie ?

De mon point de vue, oui. L’armée égyptienne a les capacités logistiques et opérationnelles de repousser l’offensive turque. Elle est même en position de force. Logistiquement, c’est plus facile pour l’Égypte, car elle est plus proche [que la Turquie ne l’est de la Libye]. Les 1 000 km qui la séparent de Syrte peuvent être parcourus rapidement.

L’Égypte a des radars et des missiles qui peuvent couvrir la distance facilement depuis le sol égyptien. On a des avions qui ont une autonomie de plus de 1 000 km. L’Égypte est capable de protéger cette ligne rouge.

La dernière intervention d’ampleur à l’étranger remonte à 1973 contre Israël. L’armée est-elle prête à entrer dans un tel conflit ?

Si on compare les capacités militaires de 1973 et celles d’aujourd’hui, l’Égypte est militairement supérieure. Il y a 50 ans, elle dépendait des armes soviétiques, qui en plus étaient vieilles. Aujourd’hui, elle dispose d’armements américains, d’avions français, de sous-marins allemands, etc.

L’Égypte veut empêcher les milices armées liées à Al-Qaïda de contrôler les champs pétroliers

Du point de vue de la diversité des armes et de leur modernité, l’Égypte est bien supérieure. Du point de vue de l’expérience, elle a récemment mené de nombreux exercices, ce qui montre qu’elle se prépare activement à la guerre. Il y a eu des exercices avec les pays du Golfe, les États-Unis, la France, l’Italie et la Grèce, en Méditerranée.

En définissant Syrte comme sa ligne rouge, l’Égypte dit protéger sa sécurité. Mais son objectif n’est-il pas d’abord d’empêcher le GNA et la Turquie d’atteindre le croissant pétrolier, à l’ouest de Syrte ?

Oui, c’est un de ses objectifs. L’Égypte veut également empêcher les milices armées liées à Al-Qaïda de contrôler les champs pétroliers, car ça leur offrirait une nouvelle source de revenus. Les réserves de pétrole représentent un atout décisif pour le camp qui les contrôle.

Le troisième objectif de l’Égypte est politique : elle veut empêcher la menace turque de s’approcher de Benghazi. Si la Turquie dépasse cette ligne, l’Armée nationale libyenne (ANL, dirigée par le maréchal Haftar, en conflit avec le GNA) sera en position de faiblesse dans les négociations.

Enfin, c’est une question stratégique car si la ligne de Syrte n’est plus contrôlée par l’ANL, les champs pétroliers du sud, de l’ANL, seront isolés de son siège à l’est du pays. Le soutien militaire entre les deux régions sera coupé.

Sissi a dit qu’il était prêt à former et à équiper les jeunes des tribus. Cela signifie-t-il qu’ils pourraient intervenir à la place de l’Égypte ?

Abdel Fattah al-Sissi n’a pas dit qu’il allait armer les tribus. Il a expliqué que les tribus doivent soutenir une action égyptienne et, en échange, l’Égypte soutiendra les tribus. C’est donnant-donnant. Cela signifie que si la Libye demande à l’Égypte d’intervenir, les tribus doivent jouer un rôle non pas seulement militaire, mais également en affrontant politiquement l’autre camp et en soutenant l’ANL. Mais le soutien égyptien aux tribus aura lieu sous l’autorité de l’ANL. Il n’est pas question de créer des milices indépendantes.

Après les deux échecs consécutifs de Khalifa Haftar dans la reprise de Tripoli, l’Égypte croit-elle encore en lui ?

L’intervention de Haftar à l’ouest de la Libye était une erreur stratégique. Je pense que l’Égypte était contre. Mais Haftar a pris la décision unilatérale de la mener. Militairement, il ne peut pas gagner cette bataille.

L’intervention de Haftar dans l’ouest de la Libye était une erreur stratégique

Cela dit, la question de la succession de Khalifa Haftar n’est pas nouvelle, elle se pose depuis qu’il est malade [en 2018, le commandant de l’ANL a été hospitalisé à Paris]. Tout le monde en parle, pas seulement les Égyptiens. Plusieurs noms ont émergé, comme celui d’Abdel Salem al-Hassi [commandant de l’opération Dignité, menée en 2014 à Benghazi contre les milices de Misrata, ndlr] et celui du général Abdel Raziq al-Nazouri.

Mais, jusqu’à aujourd’hui, Haftar est en capacité de contrôler l’institution militaire libyenne, et l’Égypte le soutient toujours. Il reste le représentant légitime de l’armée libyenne. Même s’il y a des différends avec Haftar et qu’il va parfois contre les avis égyptiens, la coalition saoudo-émirati-égyptienne le soutient toujours.

Haftar n’est pas un robot, mais l’Égypte y voit un intérêt. Le fait que l’Égypte ait récemment accueilli Haftar et Aguila Saleh au Caire montre que l’Égypte soutient toujours le Parlement de Tobrouk et le chef de l’ANL. Des scénarios post-Haftar sont envisagées, mais cela reste des scénarios.

Parmi ces scénarios, le chef du Parlement de Tobrouk, Aguila Saleh, pourrait-il remplacer Haftar ?

Non, le successeur de Haftar doit être un militaire pour diriger la branche armée du gouvernement. Haftar n’est que le représentant militaire, tandis qu’Aguila Saleh est le représentant politique. Les deux participent aux négociations, aux accords de Paris [qui prévoyaient la tenue d’élections en 2018, ndlr], aux réunions à Moscou, à Berlin et au Caire. Si Haftar meurt ou est chassé, c’est un autre général qui le remplacera.

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