Politique

Tunisie : Kaïs Saïed, le président que 2019 n’attendait pas

Le candidat Kaïs Saïed en campagne à Tunis, le 10 septembre.

Le candidat Kaïs Saïed en campagne à Tunis, le 10 septembre. © FETHI BELAID/AFP

Mystérieux, il s’exprime peu et prend son temps pour s’imprégner de la fonction. Même s’il jouit encore d’un préjugé favorable, le chef de l’État sait qu’il doit rendre espoir au pays. Et vite.

Investi chef de l’État le 23 octobre 2019, Kaïs Saïed a désormais droit à son best of vidéo mensuel : cinq minutes de plans saccadés diffusés sur la page Facebook de la présidence tunisienne, où de rares extraits de discours sont entrecoupés d’une musique aux accents martiaux. De quoi donner un air grandiloquent à cet universitaire sans parti, dont la droiture et l’austérité tranchent avec les fastes de la fonction.

Outre Youssef Chahed et Habib Jemli – respectivement ancien et nouveau chefs du gouvernement – , les leaders de partis et les indépendants défilent au palais de Carthage. Journalistes, représentants d’instances républicaines ou du syndicat UGTT font eux aussi partie de cet incessant ballet.

Hyperactif, Kaïs Saïed (61 ans) reste un président inclassable, à la communication archi-verrouillée. Peu disert, il n’a pas donné d’interviews depuis son intronisation : tout au plus quelques points de presse au gré de ses déplacements. Il a fait le pari osé de se passer de porte-parole.

Ceux qui se risquent à commenter ses premiers pas requièrent l’anonymat ou en sont réduits à faire des comparaisons. « Il incarne le pays. Pour mener des négociations, il faut une personnalité suffisamment forte, de l’étoffe d’un Bourguiba ou d’un Béji Caïd Essebsi », glisse une source gouvernementale.

« Ses prédécesseurs, élevés à l’école du bourguibisme, se présentaient exclusivement comme des figures paternalistes. Lui a l’avantage d’être à l’écoute », rétorque Zouhair Maghzaoui, secrétaire général du parti Echaab (gauche). Reçu à Carthage, le populiste Seifeddine Makhlouf, député d’Al Karama, résume, perplexe : « Il nous a écoutés sans donner son avis, comme si on passait un examen et qu’il notait “vu”. Nous connaissons Kaïs Saïed le juriste, mais tout le monde attend de voir Kaïs Saïed le politicien. »

Rôle d’arbitre

Les premiers mois de son mandat ont été marqués par un début de polémique portant sur le doublement des frais de sécurité lié à son choix de continuer à vivre chez lui, à El Mnihla, à une trentaine de kilomètres de Carthage. Le palais, « c’est son bureau », résume une source bien renseignée. « Ce n’est pas un roi isolé dans son château », applaudit une autre.

À l’évidence, Saïed ambitionne de redéfinir les prérogatives présidentielles pour jouer un rôle d’arbitre. Désorientant. D’autant que les divisions partisanes ne laissent pas augurer de rapports de force clairs. « C’est le nouveau gouvernement qui déterminera sa place et non l’inverse, prédit une autre source gouvernementale. Il pourra être une force de proposition, mais il n’aura pas le dernier mot. »

Il veut rééquilibrer certaines relations, estime une source autorisée. Il incarne une diplomatie proactive et tranchante, ça tombe à pic

Les diplomates, aussi, s’interrogent. Et pour cause : les décisions du nouveau président en matière de politique étrangère sont très attendues. En décembre 2020, Tunis accueillera plus de 80 délégations au Sommet de la Francophonie. Du jamais vu ! Dès janvier, la Tunisie entrera pour deux ans au Conseil de sécurité de l’ONU. Elle sera appelée à prendre position et pourrait être le porte-voix de la Ligue arabe, voire de l’UA. « Il veut rééquilibrer certaines relations, estime une source autorisée. Il incarne une diplomatie proactive et tranchante, ça tombe à pic. »

Comme pour marquer son territoire, le chef de l’État a écarté les ministres des Affaires étrangères et de la Défense. Dans ce dernier domaine, sur lequel il se rode encore, il s’appuie sur le chef des services de renseignements ou sur le Conseil supérieur des armées. Nombre de ses proches conseillers sont issus du ministère des Affaires étrangères, ce qui a rassuré. Et, en attendant que Habib Jemli forme un gouvernement, Youssef Chahed, chargé d’expédier les affaires courantes, sert d’émissaire au président et transmet ses lettres d’amitié aux alliés traditionnels : Alger, Paris et Rome.

Ont aussi été invités à Carthage trois diplomates – un Allemand, un Algérien et un Libyen – ainsi que le célèbre journaliste palestinien Abdel Bari Atwan. Donnant de la voix sur la question palestinienne, Saïed n’a pas pour autant entraîné avec lui les dirigeants de la région.

Casser les codes

Se rattrapera-t-il sur le dossier libyen ? Fayez al-Sarraj, le président du Gouvernement d’union nationale, est venu à Tunis au début de décembre. Leur tête-à-tête n’a donné lieu qu’à des échanges policés. Kaïs Saïed n’a toujours pas prévu de déplacement à l’étranger, sans doute embarrassé par sa promesse de réserver sa première visite officielle à l’Algérie.

La présidentielle qui vient de s’y tenir a été timidement saluée par les chancelleries occidentales. Au lendemain du scrutin, Saïed a téléphoné à Abdelmadjid Tebboune pour le féliciter, lui faisant part de sa volonté de « dynamiser la coopération bilatérale ».

En attendant, il sillonne le pays et casse les codes : visite de décharges anarchiques à Radès, de plantations d’oliviers à El Manar, défense du développement au Kef et à Siliana, dénonciation du terrorisme à Ouerdanine ou du mauvais état des routes à Aïn Snoussi…

Son habit de « prof » lui colle à la peau. Il a visité plusieurs établissements scolaires, froissant les institutions de tutelle, qui n’en étaient pas informées. Il compte d’ailleurs mettre sur pied un Conseil supérieur de l’éducation et nourrirait des projets pour le secteur de la santé – des domaines éloignés de ses attributions. Son but : réhabiliter le rôle social de l’État.

Empathie ou populisme ?

Saïed reçoit volontiers des « groupes de jeunes » de Kasserine, des délégations de la société civile et des chômeurs venus à pied de Gafsa. « Il a une certaine intelligence émotionnelle qui fait qu’on le croie, mais il ne pourra compter sur cela que durant les premiers mois », avertit un journaliste.

Ressusciter la révolution ne suffit plus. Il est temps d’apporter des solutions à des situations socio-économiques catastrophiques

« Il ne fait que pleurer avec les gens et leur taper sur l’épaule, c’est du populisme ! Il aurait dû faire des promesses qui entrent dans le champ de ses prérogatives, la déception sera immense », juge un député de gauche. « Il a toujours été devant un amphithéâtre et se retrouve aujourd’hui avec très peu de moyens face à des centaines de milliers de Tunisiens qui, à tort ou à raison, le tiennent pour responsable de leur avenir », tempère une source ministérielle.

La vidéo de son premier mois d’action se termine sur une accolade avec un citoyen. « Ressusciter la révolution ne suffit plus. Il est temps d’apporter des solutions à des situations socio-économiques catastrophiques, souligne le militant des droits de l’homme Messaoud Romdhani. L’exaspération commence à poindre. » À preuve, l’élection de Kaïs Saïed n’a pas empêché les mouvements de protestation de se multiplier en fin d’année.


Qui le conseille ?

Pour beaucoup, Abderraouf Betbaïeb, influent ministre-conseiller et fidèle ami de Kaïs Saïed, a joué un rôle dans les nominations à la présidence. Chargé d’affaires à La Haye et au Caire, consul adjoint à Djeddah puis ambassadeur à Budapest, cet homme jugé « peu expansif » et « conservateur » a été militant syndical au sein de son ministère après la révolution de 2011.

Tarek Bettaïeb, qui fut ambassadeur à Abou Dhabi et à Téhéran, devient directeur de cabinet. Othman Jerandi, ex-ministre et ancien ambassadeur (au Nigeria, au Koweït et en Corée du Sud), renforce la cellule diplomatique. Un autre diplomate, Tarek Hannachi, a pris la tête du protocole. Leur expérience devrait leur permettre de peser sur les grandes orientations du pays en matière de politique étrangère. « La répartition des rôles n’est toutefois pas encore très claire », confie une source diplomatique.

Le général Mohamed Salah Hamdi, qui fut chef d’état-major et attaché militaire en Libye, conseille le président dans le domaine de la défense. Plus contesté, Sami Ben Jannet, formé à la direction de la Régie des tabacs, dirige l’Institut tunisien des études stratégiques. « C’est un poste lié aux questions de sécurité, on n’y nomme pas quelqu’un qui n’a pas idée de ce qu’est une stratégie », tance une source gouvernementale.

À l’inverse, la désignation de deux femmes – Rachida Ennaifer à la Communication et Nadia Akacha aux Affaires juridiques – rassure ceux qui se méfient du conservatisme de Kaïs Saïed.

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