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Politique

Tunisie : disparition de Béji Caïd Essebsi, héritier de Bourguiba à la présidence contrastée

Béji Caïd Essebsi, lors d'une rencontre avec la presse en marge du 32e sommet de l'UA, le 10 février 2019 (image d'illustration). © Zacharias Abubeker Pour Jeune Afrique

Le chef de l’État tunisien Béji Caïd Essebsi est décédé jeudi 25 juillet à l’âge de 92 ans. De son engagement pour l'indépendance à sa présidence « progressiste » au bilan contesté, en passant par ses responsabilités au début de l'ère Ben Ali, retour sur le parcours d'un homme qui illustre plus de soixante ans de vie politique tunisienne.

« BCE ». C’est sous cet acronyme que les Tunisiens parlaient de lui. Un label, loin de toute irrévérence. Une étiquette, doublée d’un surnom – « Bajbouj » – , signe de l’affection de certains pour ce pape de la politique tunisienne à l’humour cinglant.

Cet orateur, avocat formé à Paris, n’hésitait pas à ponctuer de blagues ses interventions dans la presse, ni à improviser durant ses discours. Au grand dam de ses conseillers. Mais sa bonhomie maîtrisée et son calme émanaient d’une autorité naturelle. Un brin impérieux, parfois cassant selon ses proches, BCE était aussi admiré pour sa droiture et sa capacité de travail. Le regard perçant de ses petits yeux bleus en amande disait sa détermination. C’est son esprit, plus que son gabarit, qui lui insufflait ce charisme.

Élu le 21 décembre 2014, Béji Caïd Essebsi n’avait pas, à 92 ans, explicitement confirmé qu’il ne remettrait pas son mandat de président en jeu à la prochaine élection, prévue le 17 novembre. Il s’était contenté, en avril, de déclarer que « les décisions étaient entre les mains de Dieu », ajoutant qu’il prenait « chaque chose en son temps » et que « la Constitution [lui] permettait de briguer un second mandat ». Un discours perçu par beaucoup comme un renoncement.

Doutes sur son état de santé

Mais la porte était restée ouverte jusqu’à ce premier malaise, le 21 juin, qui avait déjà inquiété les Tunisiens. Béji Caïd Essebsi avait été examiné à l’hôpital militaire de Tunis, mais aucune précision sur les causes de ce malaise ou sur une éventuelle maladie n’avait officiellement filtrée. Sa porte-parole, Saïda Garrach, avait fait état d’un contrôle de routine, tandis que son conseiller en communication, Firas Guefrech, avait évoqué « un léger malaise ». Le jeudi 27 juin, le malaise avait très rapidement été qualifié de « grave ». La rumeur de son décès avait largement circulé, pour être finalement démentie.

Il n’avait finalement pas promulgué les amendements très contestés de la loi électorale dans les délais légaux, provoquant de vives réactions et des craintes sur le respect de la Constitution

Le 1er juillet, il sortait de l’hôpital, et le 5, il signait les décrets de convocation du corps électoral et de prolongation de l’état d’urgence. À cette occasion, une vidéo avait valu preuve de vie. Ensuite, seul un entretien avec le ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi, avait été médiatisé, mais sans que l’on entende le son de sa voix, ce qui avait nourri le doute sur son état de santé.

Contre toute attente, Béji Caïd Essebsi n’avait finalement pas promulgué les amendements très contestés de la loi électorale dans les délais légaux, provoquant de vives réactions et des craintes sur le respect de la Constitution tunisienne. Son conseiller, Noureddine Ben Ticha, avait assuré qu’il ne pouvait agir « contre ses principes ».

Du RCD de Ben Ali à Nidaa Tounes

Après une vie partagée entre le service de l’État et sa robe d’avocat, l’ascension de ce Tunisois à la présidence à la fin de 2014 avait été plutôt spectaculaire. Il avait fondé en seulement deux ans et demi le parti Nidaa Tounes (« l’Appel de la Tunisie »), avec pour credo la lutte contre le projet islamiste. Sa nouvelle formation était suffisamment organisée pour se propulser également en tête des législatives (86 députés).

Béji Caïd Essebsi était parvenu à y réunir des membres de l’ancien régime et des figures de la gauche, pourtant d’ex-opposants : une gageure au lendemain de la révolution. Président dans un contexte particulier, il était chargé de mener à bien la transition démocratique. Il s’était d’ailleurs trois ans plus tôt consacré à l’organisation des premières élections libres du pays, en tant que chef du gouvernement provisoire (du 27 février au 24 décembre 2011). « Son abnégation au service de la patrie » avait alors été soulignée par le président par intérim, Fouad Mebazaa, pour justifier cette nomination. Un véritable retour en grâce sur la scène politique pour cet ancien cadre du pouvoir de Ben Ali, membre de son Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), député et brièvement président de l’Assemblée entre 1990 et 1991, qui s’était finalement retiré de la politique pour retourner à ses plaidoiries peu de temps après cette expérience.

Le président Béji Caïd Essebsi pose à côté du buste de Habib Bourguiba, père de la Tunisie moderne. © Ons ABID pour JA

Héritier de l’ère Bourguiba

« Il a toujours fait de l’esprit et était très cultivé, il pouvait citer tout de go un vers ou une citation, en arabe comme en français », se souvient Slah Ferchiou, ancien camarade de classe de son frère Slaheddine Essebsi au collège Sadiki, qui a côtoyé Béji Caïd Essebsi durant ses études puis dans son milieu professionnel, avant de le rejoindre au sein de Nidaa Tounes.

Figure « moderniste » du pays, homme de culture, BCE se présentait en héritier de l’ère Bourguiba. C’est sur ses pas, dans la ville de Monastir, qu’il avait d’ailleurs lancé sa campagne pour la présidentielle, en adoptant les mêmes lunettes de soleil que le père de l’indépendance pour l’effet de comm’. C’est dans son ombre qu’il avait fait ses gammes comme étudiant, en intégrant son parti, le Néo-Destour, mobilisé contre le protectorat français. Il avait aussi osé défendre des nationalistes durant leur procès. Il a plus tard consacré un portrait en demi-teinte à son mentor Bourguiba dans son livre Le Bon Grain et l’Ivraie.

Car Bourguiba était un homme politique ambivalent : rangé d’une part du côté des séculiers, défenseurs de la République, mais d’autre part figure incarnant un certain autoritarisme, dont BCE s’était lui-même un temps éloigné, notamment en rejoignant en 1978 le Mouvement des démocrates socialistes (MDS), groupe d’opposition.

Béji Caïd Essebsi a toutefois été son ministre à des postes régaliens à plusieurs reprises, pour la dernière fois aux Affaires étrangères (1981-1986), et avant cela à la Défense (1969-1970), et à l’Intérieur (1965-1969). Du fait de cette dernière fonction, il a souvent été tenu pour responsable de la répression des militants du mouvement d’opposition de gauche Perspective. Paradoxalement, certains de ses membres l’ont néanmoins appuyé au sein de Nidaa Tounes dans sa fronde contre ses rivaux d’Ennahdha.

Présidence contrastée

Malgré ses promesses de campagne, il avait finalement formé une coalition avec ses adversaires d’hier, vantant les mérites du consensus. Un consensus synonyme d’opportunisme politique et de paralysie pour nombre de ses anciens soutiens, déçus. Mais ce rapprochement n’a pas résisté à l’épreuve du temps. La coalition a flanché en janvier 2018.

En près de cinq ans à la tête de l’État, BCE s’est illustré comme « progressiste », notamment grâce à sa défense des droits des femmes. Il avait d’ailleurs commandé un rapport sur l’égalité totale dans l’héritage entre femmes et hommes d’où avait été tirée une proposition de loi déposée à l’Assemblée (l’inégalité étant une option pour les familles, au cas par cas), mais elle n’a toujours pas été votée. Cette tentative de laisser sa marque à travers cette initiative, comme l’avait fait avant lui Bourguiba avec le code du statut personnel (régissant les rapports au sein de la famille et les droits des femmes), est restée en suspens.

Personnalité ‘rassurante’, ‘attentive’, d’après ses collaborateurs, il mettait en avant son âge comme gage d’absence d’ambitions personnelles

Il avait également œuvré à la « réconciliation nationale » en promulguant, en 2017, une loi très contestée qui amnistiait les fonctionnaires incriminés dans des violations sous l’ancien régime, excepté les pots-de-vin et les détournements de fonds publics. À l’ouverture de son mandat, alors que le pays était menacé par le terrorisme, il avait promis le retour de la sécurité. La Tunisie a depuis été frappée par de graves attentats, dont celui qui a touché Tunis peu avant l’annonce de son dernier malaise.

Personnalité « rassurante », « attentive », d’après ses collaborateurs, il mettait en avant son âge comme gage d’absence d’ambitions personnelles. Mais la présence de son clan familial s’est progressivement superposée à sa propre image. Il a même finalement été accusé d’avoir favorisé l’ascension de son fils, Hafedh, à la tête de son parti. Et a vu Nidaa Tounes se déliter au fil des années, en grande partie du fait de la nomination contestée de ce même fils, aux décisions jugées arbitraires. Son point faible. Son parti, hier triomphant, a depuis perdu de sa crédibilité et plus de la moitié de ses sièges à l’Assemblée. Deux clans rivaux s’affrontent désormais en son sein. C’est sur cette image que BCE s’est éteint.

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