Politique

Tunisie : Seifeddine Makhlouf, « l’avocat des terroristes » devenu l’un des nouveaux acteurs du Parlement

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Mis à jour le 20 décembre 2019 à 17h41
Seifeddine Makhlouf, leader de la coalition Al Karama.

Seifeddine Makhlouf, leader de la coalition Al Karama. © Attessia TV

Ex-avocat de terroristes présumés, Seifeddine Makhlouf est aujourd’hui à la tête de la coalition Al Karama, quatrième force à l’Assemblée avec 21 députés. Rencontre avec cet élu au discours affirmé, qui dénonce notamment l’influence de la France et une « fausse guerre contre le terrorisme ».

C’est d’abord comme avocat que Seifeddine Makhlouf a fait parler de lui ces dernières années. Cet habitué des très médiatiques procès de suspects de terrorisme en Tunisie s’est, depuis janvier 2019, lancé en politique en créant la coalition « Al Karama » (dignité). Pour son premier essai, ce groupe hétérogène a réussi la prouesse d’obtenir 21 sièges à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) – tout en se disant « pas intéressée » par des postes gouvernementaux.

Les déclarations de Makhlouf et de ses partisans sont particulièrement rares dans les médias étrangers. Obtenir un entretien demande de la persévérance. Les invitations sur les réseaux sociaux, appels et messages de Jeune Afrique sont restés lettre morte. Le chef fait désormais partie de ces quelques députés qu’il faut guetter durant des heures à l’ARP pour pouvoir l’approcher.

Mais lorsqu’il se rend disponible, l’homme se montre généreux, affable, posé. Loin des clichés et de ses plus virulentes déclarations. Quelques mois après sa première campagne et son accession à l’hémicycle, Seifeddine Makhlouf a-t-il déjà tiré ses premières leçons de communication politique ? « Ne croyez pas ce que vous entendez dans les médias », répond-il à sa journaliste d’interlocutrice.

Discours anti-français

Sur le fond, le leader d’Al Karama ambitionne de représenter « les jeunes Tunisiens qui se sont révoltés contre la dictature, la corruption et la torture », et promet de faire aboutir la révolution. Il dit d’ailleurs s’inquiéter du retour des lobbys dans le giron démocratique, mais aussi et surtout de la « mainmise » étrangère.

Nous ne sommes pas contre le peuple français, mais contre la politique française de domination qui a cours depuis un siècle

Accusés d’avoir soutenu le régime de Zine el Abidine Ben Ali, les pays européens – en premier lieu la France – sont régulièrement tancés. Makhlouf réclame même des excuses officielles à Paris pour les crimes commis pendant et après le protectorat. Tout en précisant : « Nous ne sommes pas contre le peuple français, ami le plus proche des Tunisiens en termes de relations familiales, mais contre la politique française de domination qui a cours depuis un siècle. »

La limite est cependant ténue. Ainsi, selon plusieurs médias tunisiens, il n’aurait pas hésité à déclarer en octobre dernier que l’ambassadeur de France, Olivier Poivre d’Arvor, devait quitter la Tunisie – sans toutefois appeler à rompre les relations diplomatiques avec Paris.

Partenariats économiques « entre mille guillemets »

Le mot « complot » revient régulièrement dans la bouche de ce quadragénaire qui se dit attaché à l’intégrité de son pays. C’est ainsi qu’il qualifie notamment les contrats passés avec des multinationales européennes dans les domaines du pétrole et du sel – la Compagnie générale des salines de Tunisie (Cotusal), filiale du groupe français Salins, détient le monopole de la production de sel en Tunisie, moyennant une redevance dérisoire, en vertu d’une convention de 1949 dont les autorités locales n’ont jamais songé à revoir les clauses.

Des pactes qui sont autant de preuves, pour lui, qu’un « colonialisme perdure sous une forme économique, en accord avec les gouvernements tunisiens successifs ».

« Si on veut maquiller ces vols, on peut dire que ce sont des privilèges », résume-t-il. Vent debout contre les déséquilibres Nord-Sud, il évoque des « partenariats entre mille guillemets ». Et de dénoncer avec virulence la politique européenne en matière de visas, « un genre de racisme ».

Pour y remédier, la coalition Al Karama prône une refonte de l’économie de sous-traitance et le soutien aux activités à valeur ajoutée, afin de créer davantage de richesses, notamment dans les secteurs des nouvelles technologies et des énergies renouvelables. Elle plaide ainsi l’ouverture du pays à d’autres investisseurs, comme les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

« Fausse guerre contre le terrorisme »

Quant à l’étiquette de radical qui lui colle à la peau, Makhlouf distingue sa personne de sa fonction. « Je n’ai jamais défendu un terroriste, mais de présumés terroristes », tient-il à préciser. Que pense-t-il alors de son surnom « d’avocat des terroristes » ? « Ça me fait de la publicité », ironise-t-il.

Des services de renseignements sont derrière les attentats qui ont touché la Tunisie, ainsi perpétrés afin de décrédibiliser la révolution

Auteur en 2008 d’un mémoire sur le sujet, il dénonce la « fausse guerre contre le terrorisme ». Assurant que la menace est sciemment gonflée avec des milliers de dossiers « vides », il accuse « des services de renseignements » d’être derrière les attentats qui ont touché le pays, ainsi perpétrés afin de décrédibiliser la révolution.

« On veut nous faire croire que la démocratie, c’est le sang. Depuis huit ans, nous sommes en état d’urgence. Nous refusons cette disposition, qui a pour seul but de susciter la paranoïa», estime-t-il. Sur le volet sécuritaire, il appelle cependant à faire la lumière sur les assassinats en 2013 des figures de la gauche Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

Conservateur

« Nous sommes conservateurs, dans le sens où nous avons des traditions et que nous nous opposons au libéralisme à tout-va. Nous n’allons pas par exemple accepter le mariage homosexuel, qui n’est pas humain mais contre-nature », assène-t-il – même si le débat est loin d’en être à ce stade en Tunisie.

Parmi les députés d’Al Karama se trouve Ridha Jaouadi, le très controversé ex-imam de Sfax, défenseur de la notion d’atteinte au sacré et de la polygamie. Il est également souvent reproché à la formation d’être proche de la Ligue de protection de la révolution (LPR), dissoute sur ordre de la justice en 2014, et dont certains membres sont soupçonnés d’être complices de l’assassinat de Chokri Belaïd. « Les LPR n’étaient pas des criminels. Nous n’avons pas de complexes avec nos bases, ce sont des Tunisiens », se défend Seifeddine Makhlouf.

Certains des porte-voix de la coalition proches de cette mouvance sont habitués des procès, tel Imed Dghij, condamné pour complot contre la sûreté de l’État après avoir appelé à manifester pour dissoudre l’ARP, ou encore saccagé une enseigne au nom de feu le président Béji Caïd Essebsi.

Seifeddine Makhouf vient d’ailleurs lui-même d’être condamné à vingt mois de prison pour avoir menacé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, le procureur de la République de Sidi Bouzid, à la suite de la décision de ce dernier de fermer l’école coranique de Regueb, dont l’encadrement a été accusé d’abus sur mineurs. Pour l’heure, il est néanmoins protégé par l’immunité parlementaire.

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