Culture

Rencontres au tribunal des sorciers

Avec leur nouveau film, « Ordalies, le tribunal de l’invisible », Corto Vaclav et Hadrien La Vapeur nous font découvrir un tribunal bien particulier du Congo. Sans commentaires ni jugements.

Mis à jour le 21 septembre 2022 à 18:45

Image tirée du film « Ordalies, le tribunal de l’invisible ». © BrotherFilms

C’était a priori une tâche impossible : filmer l’invisible. C’est pourtant ce à quoi se sont employés les cinéastes Corto Vaclav et Hadrien La Vapeur depuis quelques années, en tournant au Congo-Brazzaville. Ils y ont réalisé des documentaires pour le moins originaux évoquant le mysticisme, la magie noire et la sorcellerie à travers un regard sur les pratiques et les conflits liés à ces croyances omniprésentes dans la société.

Filmer l’invisible

En 2019, ils racontaient ainsi, dans le superbe long métrage Kongo, présenté au festival de Cannes, la vie et les activités d’un homme d’église et guérisseur de Brazzaville, l’étonnant apôtre Médard. Aujourd’hui, avec Ordalies, le tribunal de l’invisible, ils poursuivent leur exploration des mêmes phénomènes en posant leur caméra au sein du tribunal coutumier de Tenrikyo, dans le quartier populaire de Makélékélé à Brazzaville.

Ce « tribunal des sorciers », comme on l’appelle dans la capitale du Congo, est la seule juridiction locale qui traite des affaires de sorcellerie. Il suffit de lire le programme de l’une de ses audiences affiché à l’entrée du modeste bâtiment où l’on rend la justice pour avoir une idée de ce qui fait son quotidien : « Fausses accusations de magie noire, rêves chimériques, maladie mystérieuse, vol d’entité aquatique, pratiques fétichistes ».

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Devant un public nombreux et attentif, on verra officier l’ensemble des magistrats : le président et le vice-président du tribunal, assistés notamment par un greffier, un technicien des rites et un délégué aux ordalies (soit l’ordonnateur de l’«épreuve du mortier », qui sera infligée en général  aux accusés pour décider de leur culpabilité ou de leur innocence).

Pyramide Films

Pyramide Films

Après avoir déclaré à l’assistance que « les esprits des anciens juges qui vivent maintenant au pays des morts sont parmi nous et vont se fâcher si on ment au tribunal », ces hommes écoutent avec une patience et un sérieux infinis tous les justiciables se plaignant d’être les victimes de sorts ou d’autres méfaits – prêtant parfois à sourire par leur aspect surprenant ou irrationnel. Des accusations souvent contestées par les « défendeurs » qui, également présents, demandent au tribunal, arguments à l’appui, de les considérer comme fausses.

Vol d’entité aquatique

Prenons l’une des affaires occupant longuement le tribunal sous l’œil de la caméra. Achille, un homme d’une quarantaine d’années fort élégant, vient se plaindre d’un « vol d’entité aquatique » : on lui aurait subtilisé sa femme sirène, qu’il nomme Raïssa. Un jour, il était au bord du fleuve où baignait ladite sirène avec laquelle il se concertait régulièrement. Sur le chemin du retour, il a rencontré « ce gars-là », comme il le dit en désignant l’accusé dans la salle, un magicien qui lui a proposé de se livrer à un rituel. « J’ai ressenti des énergies négatives pendant qu’il se livrait à ses opérations magiques. […] Et depuis lors, la sirène est partie et j’ai la malchance. Aucune femme ne veut de moi. Je n’arrête pas de perdre de l’argent. Toute ma vie est bloquée. »

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Un témoin, membre de sa famille, affirme qu’on a ainsi volé « la puissance de nos ancêtres », qui dépendait de la fréquentation de la sirène et qu’on avait confiée à Achille. Le « défendeur », le magicien, à qui l’on donne la parole, affirme que le rite qu’il a pratiqué avait au contraire pour but de garantir que Raïssa apparaîtrait en permanence à Achille. « Mais celui-ci a plusieurs femmes et la sirène est jalouse », d’où le problème survenu, assure-t-il. Les juges, face à ce « dossier délicat », décident qu’il va falloir recommencer un rituel avec le magicien pour que l’on puisse « faire revenir la sirène qui a été dérobée ». Cela devra se dérouler « devant tous les parents de la famille du plaignant, qui devront confirmer ensuite que tout est redevenu normal ». Un rituel est donc organisé sur les bords du fleuve et le magicien se dit certain que Raïssa va réapparaître bientôt. Tout le monde repart content.

« Réconcilier ceux qui se déchirent »

L’intérêt du film de Corto Vaclav et Hadrien La Vapeur tient au fait qu’ils ne font aucun commentaire et ne portent aucun jugement. En refusant, comme ils tiennent à l’affirmer, « toute position binaire, par exemple pour ou contre l’existence réelle de la sorcellerie », ils entendent « permettre à chacun de se questionner sur son rapport à la croyance ». Et à montrer que tout cela « est aussi une source de poésie, de mysticisme et d’identité ».

Ce parti-pris d’exposer sans démontrer les conduit surtout à mieux faire comprendre le rôle, et même l’efficacité, d’un tribunal comme celui de Tenrikyo qui, avec habileté, sans jamais mettre en doute la réalité de ce qu’on lui rapporte, réussit « à démêler des problèmes complexes » et, à l’instar d’un excellent médiateur, « finit par réconcilier ceux qui se déchirent ». Ce sans avoir besoin, comme cela se passait lors des ordalies moyenâgeuses en Occident, de mettre en jeu la vie des accusés. En recourant eux-mêmes à des pratiques proches de la sorcellerie pour régler les affaires à juger, et souvent pour « neutraliser les sorciers », ces « malfaiteurs de l’invisible », ils font ce que ne peuvent faire les tribunaux dits « normaux ».

Sacrifice d’un cabri

Réaliser de tels documentaires suppose évidemment d’obtenir l’autorisation, voire la complicité des personnes à l’écran. « À de rares exceptions près, ce n’est jamais un problème », assure Corto Vaclav. On a aucun mal à le croire après avoir regardé, à la fin d’Ordalies, le sacrifice d’un cabri par les membres du tribunal en l’honneur des cinéastes et dans l’espoir d’obtenir, grâce à leurs images, une grande popularité.

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Ce qui était, il est vrai, arrivé à l’apôtre Médard dans son pays après la sortie de Kongo… même s’il a profité ensuite d’une présentation du film en France, il y a deux ans, pour ne pas rentrer chez lui et poursuivre son activité de guérisseur traditionnel loin de Brazzaville. De quoi fournir de la matière pour raconter bientôt une suite de Kongo ? Pas pour l’instant : les réalisateurs d’Ordalies se préparent à repartir pour filmer un autre sujet lié au thème de l’invisible avec le portait d’un « mort-vivant ». Pour en savoir plus, il faudra encore attendre un ou deux ans.

Ordalies, le tribunal de l’invisible, de Corto Vaclav et Hadrien La Vapeur, diffusion sur France 2 le 22 septembre à minuit.

BrotherFilms

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