Cinéma

Congo : l’apôtre Médard, le guérisseur traditionnel ngunza qui crève l’écran dans « Kongo »

Scène tirée du film Kongo.

Scène tirée du film Kongo. © pyramide films

Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav consacrent un film documentaire à l’apôtre Médard, un guérisseur traditionnel ngunza. Jeune Afrique est allé à sa rencontre.

Dire qu’il crève l’écran est un euphémisme. Sacré personnage, assurément, que cet apôtre Médard, guérisseur de la confrérie des ngunzas dans la capitale du Congo-Brazzaville, auquel le réalisateur Hadrien La Vapeur et l’anthropologue Corto Vaclav viennent de consacrer un passionnant film documentaire.

Très à l’aise devant la caméra, il impressionne quand il mène dans son église des combats sans merci avec les forces invisibles pour conjurer les mauvais sorts qui affectent la santé des « patients » venus demander son aide. Il n’en impose pas moins quand on le rencontre en personne, peu après la première projection de Kongo, le long-métrage qui dresse son portrait.

Élégance spectaculaire

Une rencontre dans un lieu pour le moins inattendu, puisqu’elle a lieu à Cannes, sur le toit d’un bel immeuble, à deux pas de la Croisette. L’apôtre Médard est venu au Festival de Cannes assister à la première mondiale du film dont il est le « héros », présenté en clôture de la sélection des cinéastes indépendants de l’Acid.

D’une élégance spectaculaire, avec son costume gris métallisé et sa cravate big size portée courte qui lui donnent l’apparence d’un sapeur d’Afrique centrale égaré au bord de la Méditerranée, l’homme, très aimable et sûr de lui, évoque volontiers sa vie et ses convictions.

Que pense-t-il du film qui raconte une année de son parcours et qu’il vient à peine de voir, la veille, sur grand écran ? Il se dit ravi du résultat et pense que les réalisateurs ont fait du bon travail. Il n’hésite d’ailleurs pas à affirmer, sans excès de modestie mais en souriant, qu’en le regardant et en se regardant il a « compris sa valeur ». S’est-il considéré comme l’acteur vedette du film ou comme un personnage mis en scène ? « Si je suis le personnage du film, je suis aussi acteur », répond-il spontanément.

Monde invisible

Les réalisateurs disent eux-mêmes qu’il est à coup sûr un bon acteur : il a toujours su rester totalement naturel devant l’objectif, ne se risquant jamais au moindre « regard caméra » pendant qu’on le filmait. Après un premier réflexe de peur, il n’a pas hésité très longtemps pour participer à ce documentaire quand un ami, un cadi du quartier à Brazzaville, est venu lui présenter les deux Blancs qui voulaient faire un film sur le mysticisme au Congo.

Certes, l’apôtre Médard n’ignorait pas que certains de ses fidèles verraient a priori d’un mauvais œil cette collaboration avec des ressortissants de l’ancien pays colonisateur qui a laissé tant de mauvais souvenirs, d’autant qu’il pourrait être suspecté de dévoiler des pratiques et des savoirs secrets des ngunzas. Mais il est passé outre, après avoir « demandé aux esprits » s’il pouvait faire confiance aux cinéastes, et a obtenu, assure-t-il, une réponse positive, lui garantissant qu’il avait « affaire à des hommes de parole ».

De fait, bien que les réalisateurs aient pu filmer sans aucune restriction son activité de guérisseur traditionnel au sein de son église ainsi que ses « contacts » avec le monde invisible, ils ne révèlent bien sûr aucun secret. De toute évidence, une caméra ne peut montrer que ce qui est visible, donc l’aspect superficiel des pratiques mystiques auxquelles n’ont véritablement accès que ceux qui, contrairement aux autres hommes, dit Médard, « ont non pas deux mais quatre yeux ».

Les auteurs font en revanche apparaître au grand jour à quel point le « métier » n’est pas de tout repos. Comment pourrait-il en être autrement alors que le travail quotidien consiste essentiellement à contrecarrer les actions néfastes de ceux qui ont mis « des diables dans le ventre » des malades, autrement dit les sorciers qui sont responsables, selon notre interlocuteur, de la majorité des décès au Congo ?

Éclair meurtrier

Un combat salutaire qui prend parfois un tour aussi paradoxal que dangereux quand, comme le montre le film, c’est l’apôtre lui-même qui se trouve accusé de sorcellerie pour avoir voulu aider une femme qui avait perdu ses trois enfants dans un accident pour le moins suspect : un éclair meurtrier un jour sans orage !

Une accusation – les démons sont habiles ! – qui mettra en péril son ministère en le menant jusque devant un tribunal coutumier. Lequel, heureusement, conclura que le véritable coupable était un sorcier engagé par le père des enfants voulant se venger de sa femme…

L’apôtre Médard, sans le théoriser le moins du monde, mène aussi un combat anti-impérialiste en faveur de la préservation de la culture nationale en s’opposant… aux Chinois. Il se veut « radicalement apolitique » mais également « radicalement spirituel ».

Aussi ne supporte-t-il pas que l’on « s’attaque aux esprits », comme le font les entreprises de travaux publics asiatiques qui, avec leurs grands chantiers, ne se soucient en rien de ce qu’elles dérangent dans la nature.

Par exemple quand, pour développer une carrière, une société chinoise détourne le cours d’un fleuve dans lequel baignent des sirènes avec lesquelles le guérisseur entretient des rapports suivis et fructueux. Au point qu’il est obligé, en l’occurrence, de recueillir ces créatures dans des récipients pour les immerger à nouveau à l’écart des travaux en maudissant ceux qui les avaient « agressées ».

L’apôtre Médard ne doute-t-il jamais de ses pouvoirs, transmis par sa mère ? En tout cas, il n’a pas craint de les mettre à l’épreuve… en nous offrant une fiole contenant une petite dose d’un produit aux vertus protectrices contre tous les maux que l’on peut craindre de rencontrer.


Montrer sans juger

Le principal écueil pour des réalisateurs blancs, français en l’occurrence, qui tentent de proposer le portrait d’un guérisseur africain est bien connu : à vouloir expliquer « à l’occidentale », de façon rationnelle, sa pratique et sa conception du monde, on risque fort de caricaturer sinon de ridiculiser le personnage.

Le grand mérite du documentaire d’Hadrien La Vapeur et de Corto Vaclav est d’avoir franchi l’obstacle en choisissant, comme le fit souvent autrefois Jean Rouch, de donner à voir sans jamais les juger ou même les décrypter le parcours et les convictions de l’apôtre Médard, dont tous les propos sont pris au sérieux.

Au spectateur de se faire sa propre opinion sur cet homme éminemment sympathique et profondément désireux de faire le bien autour de lui. Le film, non seulement instructif sur un univers mystique mais aussi très bien réalisé, même sur le plan esthétique, ne souffre d’aucun temps mort.

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