Culture

Les « maris de nuit », entre sorcellerie et capitalisme

Mis à jour le 26 octobre 2021 à 15:49
Georges Dougueli

Par Georges Dougueli

Journaliste spécialisé sur l'Afrique subsaharienne, il s’occupe particulièrement de l’Afrique centrale, de l’Union africaine et de la diversité en France. Il se passionne notamment pour les grands reportages et les coulisses de la politique.

Les personnes visitées par les « maris de nuit » s’en iraient, selon Tonda, chercher la délivrance dans les églises de réveil (photo d’illustration) © Leonard Pongo/NOOR/REA

Dans « Afrodystopie. La vie dans le rêve d’autrui », l’anthropologue gabonais Joseph Tonda affirme que les malheurs et les frustrations du continent pourraient s’expliquer par l’existence d’un phénomène socio-culturel d’Afrique équatoriale.

Un livre peut être une petite bombe à retardement. Professeur de sociologie et d’anthropologie à l’université Omar-Bongo de Libreville, Joseph Tonda a discrètement tenté de larguer la sienne en publiant, en mai dernier aux éditions Karthala, Afrodystopie. La vie dans le rêve d’autrui. Aurait-elle explosé qu’il aurait déjà été excommunié de la communauté des intellectuels africains pour intelligence avec l’ennemi néocolonialiste.

Pour l’instant, le livre, qui connaît un relatif succès dans les librairies de France, fait monter la température dans des forums de messagerie instantanée, où des collègues d’Afrique francophone instruisent le procès de l’auteur, tant il est vrai que, dans cette communauté, la chasse aux intellectuels soupçonnés de « stigmatiser le continent pour plaire aux blancs » devient une activité à plein temps.

Jouissance et frustrations

Quitte à faire un sort à un essai qui sent bon l’exotisme à la Tarzan, autant le proposer en objet de débat. Déjà, il faut ouvrir le livre et y entrer sans trébucher sur le titre, Afrodystopie. Ô paradoxe ! Les laboratoires en sciences humaines et sociales sont gangrenés par la novlangue que dénonçait pourtant George Orwell, le maître de la dystopie, du reste omniprésent dans les pages. Tonda, comme la plupart de ses collègues, est difficile à lire. Mais ne lui jetons pas plus la pierre que l’encens sans ausculter son propos.

L’anthropologue tente d’expliquer le malheur du continent par le fait que, sous l’empire du néolibéralisme triomphant, les Africains ont érigé l’argent en « valeur suprême ». Pour étayer son analyse, le chercheur met en exergue le phénomène dit des « maris de nuit », des entités rêvées qui ont des rapports sexuels avec des hommes ou des femmes pendant leur sommeil. « Ces entités procurent une extrême jouissance à celles et ceux qu’elles visitent, et l’expérience est si physique et puissante que, dans le même temps, elle les transforme dans la vie réelle en zombies », explique l’auteur dans un entretien à un quotidien français. Et Tonda d’ajouter que ces personnes, qui ne sont plus capables de travailler, s’en vont chercher la délivrance dans les églises de réveil.

Les « maris de nuit » sont des figures de l’imaginaire qui symbolisent tous les désirs irréalisés et irréalisables

Pour l’universitaire, ce rêve n’est ni plus ni moins que l’expression d’une « accumulation de frustrations liées aux conditions matérielles dans lesquelles se débattent les individus. L’argent qui fait défaut, la maison qu’on ne peut pas construire ou acheter, les études qu’on ne peut entreprendre… Bref, les maris de nuit sont tous ces obstacles et toutes ces frustrations qui se transforment, par le travail du rêve, en entités sans visage, sans nom, sans âge et même sans genre… Ils sont des figures de l’imaginaire qui symbolisent tous les désirs irréalisés et irréalisables. » Qui a jamais osé établir un lien entre maris de nuit (sorcellerie) et capitalisme ? On en écarquille les yeux.

Phénomène marginal

Relevons tout de même, pour le déplorer, que cet essai repose sur un phénomène – les maris de nuit – existant mais marginal. En outre, la réalité qu’il décrit est aussi vieille que les peuplades bantoues. Pour exister, elle n’a pas attendu l’argent du colonisateur et encore moins les églises pentecôtistes. Reste que, vrai ou faux, le propos mérite d’être questionné. L’auteur titille notre intelligence en donnant une interprétation nouvelle à la vie psychique de la société africaine contemporaine, alors qu’il est établi que cette dernière a été profondément et durablement affectée par les situations coloniales et postcoloniales.

D’ailleurs, La vie dans le rêve d’autrui explique peut-être, aussi, la propension de la classe dirigeante africaine à privilégier ses intérêts égoïstes au détriment du bien-être général. Elle qui est mue par un irrépressible désir de conserver ou d’accumuler de la puissance pour dominer et soumettre ses semblables. En tout cas, Joseph Tonda en est persuadé : « C’est cela la structure du malheur dans lequel nos sociétés sont enfermées. » Pour en sortir, l’anthropologue prône la « révolution intellectuelle ». La formule est trop vague pour engager, mais ça ne coûte rien de l’approuver.