Politique

Burkina : Kaboré, chronique d’une chute annoncée, par Marwane Ben Yahmed

Après Ibrahim Boubacar Keïta et Alpha Condé, c’est le président burkinabè qui a été emporté par un coup d’État, ce lundi 24 janvier. Une issue prévisible qui soulève cependant de nombreuses questions. Et dont nous pouvons déjà tirer quelques leçons.

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Mis à jour le 25 janvier 2022 à 10:17
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

L’ancien président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré, le 12 novembre 2021. © AP Photo/Michel Euler

« Je suis très heureux de la victoire de mon ami Roch. Nous sommes très liés, et nos destins, bizarrement, se sont recoupés. Nous avons été Premiers ministres, puis présidents de l’Assemblée nationale en même temps. Et voici qu’il rejoint la fratrie… » Feu Ibrahim Boubacar Keïta imaginait-il, quand il prononça ces mots au lendemain de l’élection de Roch Marc Christian Kaboré, en novembre 2015, que leurs trajectoires jumelles, des rives de la Seine, où s’est façonnée leur culture politique, notamment au sein de la fameuse Feanf, aux palais présidentiels qu’ils ont conquis, pousseraient le mimétisme jusqu’à leurs chutes respectives, précipitée par des militaires ?

L’épidémie de coups d’État se poursuit donc, qui frappe essentiellement l’Afrique de l’Ouest. C’est le sixième en seulement un an et demi. Une grande première depuis deux décennies. Au Mali par deux fois, au Tchad, en Guinée, au Soudan et donc aujourd’hui au Burkina. Étrange dénominateur commun des putschs ouest-africains : tous ont visé des dirigeants proches de l’Internationale socialiste, issus de la même matrice idéologique dans leur jeunesse parisienne, anticolonialiste et tiers-mondiste, proches les uns des autres, mais aussi de François Hollande quand celui-ci était à l’Élysée. De ce « club » de chefs d’État jadis soudés, seul le Nigérien Mahamadou Issoufou est parvenu à quitter le pouvoir normalement.

Boîte de Pandore

Après IBK et Condé, donc, la fin de Kaboré a des allures de chronique d’une chute annoncée. D’une part parce que la boîte de Pandore était grande ouverte. Les militaires maliens et guinéens ne donnent guère l’impression d’être intimidés et encore moins de mouiller leurs treillis devant les oukases de l’Union africaine (UA) ou de la Cedeao… Alors, puisque l’on peut déposer un président sans coup férir ni risque d’intervention militaire extérieure, si l’on peut devenir chef de l’État, se partager les postes, décider des contours ou de la durée des transitions et s’affranchir de toutes les règles jusqu’ici en vigueur, cela ne peut forcément que faire des émules. D’autant que ces prises de pouvoir par la force, la plupart du temps acclamées (en tout cas, on ne se bouscule guère pour défendre les présidents en question), interviennent dans des contextes de contestation aiguë des dirigeants en place – révélant au grand jour le sentiment diffus que les élections ou la « démocratie » ne servent à rien car elles ne règlent pas les problèmes des citoyens – et même, plus largement, de toute la classe politique.

Dans le cas de Kaboré, ce qui lui est reproché n’a rien à voir avec le népotisme, la corruption, ou les élections tronquées

Aucun des acteurs traditionnels de l’échiquier ne trouvant grâce aux yeux de la population, il ne reste plus, hélas, qu’à se jeter dans les bras d’un obscur lieutenant-colonel qui promet la lune, le ciel et les étoiles. Dans le cas de Kaboré, ce qui lui est reproché n’a rien à voir avec le népotisme, la corruption, les atteintes aux libertés ou les élections tronquées, contrairement à ses anciens homologues de Bamako ou de Conakry. De tous, il est d’ailleurs certainement le mieux élu. C’est son incapacité à gérer la menace terroriste comme le désarroi de son armée qui est en cause.

Dimanche 23 janvier, alors que des mutineries avaient éclaté au camp Sangoulé Lamizana, le plus important de Ouagadougou, ainsi qu’à la base aérienne et à Kaya, dans le centre-nord du Burkina, tout laissait à penser que ce prurit de colère de la soldatesque risquait d’exploser. Depuis plusieurs mois, Kaboré était informé de l’exaspération des militaires, régulièrement pris pour cibles par les groupes jihadistes. Et depuis l’attaque d’Inata, le 14 novembre 2021, qui a fait 53 morts, le spectre d’une tentative de coup d’État planait. Le 10 janvier, le lieutenant-colonel Emmanuel Zoungrana avait d’ailleurs été mis aux arrêts, suspecté par les autorités d’avoir fomenté une tentative de putsch. Or le tombeur de Kaboré, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, faisait partie de la même promotion que Zoungrana…

Le début de la fin

Manque de moyens humains et matériels, défiance vis-à-vis de la hiérarchie en place, sentiment d’abandon… « Roch », celui que ses compatriotes aimaient à surnommer le « président-diesel », n’a pas su prendre la juste mesure de ce ressentiment. Celui qui a été élu pour incarner l’exact contraire de Blaise Compaoré, qui n’a jamais eu à faire face à des attaques terroristes et dont la poigne était connue, notamment grâce à son corps d’élite, le Régiment de la sécurité présidentielle (RSP), a buté sur la question sécuritaire. Laquelle s’était imposée à lui quelques semaines seulement après son investiture avec le premier attentat contre la capitale, et qui a pesé sur ses deux mandats telle une épée de Damoclès.

Depuis 2015, les exactions des groupes jihadistes ont fait plus de 2 000 morts (dont 400 soldats) et contraint plus de 1,4 million de personnes à fuir leurs foyers. « Nos concitoyens se posent des questions. Nous devons les rassurer et leur montrer que nous sommes capables de défendre notre pays », avait conclu Kaboré après Inata, qui marquera à l’évidence le début de sa fin. Critiqué pour sa faiblesse à l’intérieur du pays – des manifestations massives hostiles à son régime se sont déroulées dès la mi-novembre à Ouaga, Bobo-Dioulasso, Dori, Titao ou Kantchari – comme à l’extérieur, notamment parmi les principaux alliés du Burkina dans la lutte contre le terrorisme, dont Paris, Kaboré n’a pas obtenu le temps qu’il demandait. Le crin de cheval a fini par rompre. Exit donc le « président normal ». Mais si cela revient à lâcher la proie pour l’ombre…

Ceux qui applaudissent à tout rompre la chute d’un tel, prêts à lécher les Ranger du brillant officier à la tête de la junte victorieuse, feraient bien de se méfier

Le constat d’échec des dirigeants (et des classes politiques en général) étant posé, et le débat sur les carences démocratiques ou institutionnelles en Afrique étant ouvert depuis belle lurette, reste à aborder l’épineuse question de l’après-coups d’État, ces transitions censées remettre ces pays sur les rails. Ceux qui applaudissent à tout rompre la chute d’un tel, prêts à lécher les Ranger du brillant officier à la tête de la junte victorieuse, feraient bien de se méfier. Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté (Guinée), Amadou Haya Sanogo (Mali), Salou Djibo (Niger), Mohamed Ould Abdelaziz (Mauritanie), Gilbert Diendéré (Burkina), pour ne citer qu’eux, ont-ils démontré leur capacité à gouverner dans l’intérêt général, leur leadership ou leur probité ? N’est pas Thomas Sankara qui veut. En revanche, revêtir les oripeaux d’un Yahya Jammeh, le père Ubu de Banjul, c’est plus facile. Et plus probable. A fortiori dans des pays où les armées ne brillent guère par leur compétence ou leur efficacité.

Pas de calendrier acceptable

Méfiance, donc. Et raison de plus pour encadrer autant que possible les processus destinés à restaurer l’ordre constitutionnel. Les principes de base, d’ailleurs, ont été édictés depuis 1999 et le sommet d’Alger de l’OUA. Délai raisonnable (six mois pour l’UA), sanctions ciblées contre le régime si refus d’obtempérer au-delà de ce délai, interdiction de se présenter aux élections, etc. Il est inacceptable, quelle que soit la situation, qu’un Goïta (double putschiste par ailleurs, contre IBK puis Bah N’Daw) ou qu’un Doumbouya, par exemple, s’arrogent seuls tous les pouvoirs, assurent directement la présidence, ne consultent personne et ne donnent aucun calendrier acceptable pour la fin des transitions en cours, le pompon revenant encore une fois à Goïta avec ses possibles cinq années de rab.

C’est aux citoyens concernés, Maliens, Guinéens et demain Burkinabè, d’y veiller, de leur mettre la pression, d’exiger des gages. Ils sont d’ailleurs les seuls, pour peu qu’ils se mobilisent massivement, à avoir une chance d’être écoutés. Tout ce qui émanerait d’ailleurs – institutions continentales, régionales ou communauté internationale (au premier rang desquelles, la France) – n’a visiblement pour seul résultat que de provoquer les rodomontades de nos présidents-officiers, qui ont beau jeu de flatter la fibre nationaliste de leurs concitoyens, seriner que leurs pays n’ont de leçons à recevoir de personne et que leur seule préoccupation, c’est le bonheur de la population.

Dans le cas du Burkina, il semble impensable que les nouveaux maîtres du pays, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba en tête, puissent expliquer, après une révolution, une transition et deux élections (transparentes, elles), qu’ils ont besoin de plus de six mois pour « restaurer » les fondamentaux du pays. Le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) – décidément, les putschistes ne brillent guère par leur inventivité, les dénominations des juntes et les premières adresses télévisées à la Nation se ressemblant furieusement – a déposé Roch Marc Christian Kaboré, car il en allait de la sécurité du pays. Cela tombe bien, c’est leur métier. Les Burkinabè n’ont donc plus aucune inquiétude à nourrir…