Politique

Burkina Faso – Roch Marc Christian Kaboré : « Je comprends la colère de mes compatriotes »

Interrogé par « Jeune Afrique » une semaine après l’attaque d’Inata, qui a coûté la vie à 57 personnes, le chef de l’État annonce l’ouverture d’une enquête et promet, si besoin, des poursuites. « Je ne peux pas admettre que nos soldats soient abandonnés au front ! »

Réservé aux abonnés
Par - à Ouagadougou
Mis à jour le 23 novembre 2021 à 10:03

Le président du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré, venu inaugurer la statue de Thomas Sankara sur le site du Conseil de l’Entente, à Ouagadougou, le 2 mars 2019. © Sophie Garcia

Moins d’une semaine s’est écoulée depuis le massacre d’Inata. Ce samedi 20 novembre, quoique sous la pression de la rue et de l’opposition, Roch Marc Christian Kaboré prend le temps de nous recevoir à la présidence, dans le quartier de Ouaga 2000. Il tient à dire son indignation après la mort de 53 soldats et de quatre civils dans l’attaque de leur poste de gendarmerie, le 14 novembre. Il veut réagir à la polémique qui a suivi, répondre aux critiques et insister sur le fait qu’il travaille « à ramener la confiance au sein de la troupe », et que cela imposera sans doute des sacrifices.

« La situation est très difficile, j’en suis conscient, concède le chef de l’État. Inata a été une onde choc, nous y avons perdu énormément d’hommes et cela a mis en exergue des dysfonctionnements graves auxquels il nous faut apporter des solutions définitives. » Quand les victimes auront été inhumées, « nous prendrons les mesures appropriées pour faire évoluer les choses de manière significative », continue-t-il.

« Dysfonctionnements inacceptables »

Une allusion à la polémique née du fait que les soldats tombés ce jour-là se plaignaient depuis plusieurs jours de ne plus être ravitaillés ? Deux jours avant l’attaque, le chef du détachement d’Inata avait en effet envoyé un télex à sa hiérarchie, affirmant que les 116 hommes placés sous son commandement étaient « en rupture totale de provisions », qu’ils avaient un « besoin urgent de ravitaillement en vivres » et que, depuis deux semaines, ils ne s’alimentaient plus que « grâce à l’abattage d’animaux autour de la caserne ». Il demandait également que son détachement soit autorisé à quitter la position.

Je ne peux pas admettre que nos soldats soient abandonnés au front

« Ce type de dysfonctionnement est inacceptable, réagit le chef de l’État. Ces questions sont habituellement gérées au niveau du commandement et elles ne sont pas remontées jusqu’à mon échelon. L’armée dispose des ressources nécessaires. Je comprends la colère et le mécontentement de mes compatriotes. »

« Dès que nous aurons fait le point sur ce qui s’est passé, nous déciderons sans état d’âme », reprend Roch Marc Christian Kaboré. Le président burkinabè a demandé à l’Inspection générale des armées un diagnostic complet du dispositif sécuritaire et logistique. « L’enquête va devoir élucider plusieurs zones d’ombre, précise un proche du chef de l’État. Avons-nous été informés à temps ? Pourquoi n’avons-nous pas été plus réactifs ? Des informations ont-elles pu se perdre en route, et à quel niveau ? »

Abandonnés au front

« J’attends les conclusions [de l’enquête] pour décider des sanctions, poursuit Kaboré. Mais s’il le faut, nous engagerons des poursuites. En tant que chef de l’État, je ne peux pas admettre que nos soldats soient abandonnés au front, sans vivres, ni primes, ni dotation adéquate. Nous devons mettre nos hommes dans les meilleures conditions, morales et psychologiques, pour accomplir leur mission. »

Il n’est pas du ressort d’un opposant de fixer la date de départ du président

Faisant de l’insécurité un argument politique, le chef de file de l’opposition et patron du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), Eddie Komboïgo, avait, moins d’une semaine avant Inata, dénoncé l’apathie du pouvoir face aux jihadistes et donné un mois au chef de l’État pour mettre fin à la violence terroriste.

Mais l’ultimatum ne paraît pas l’émouvoir. « Eddie Komboïgo est dans son rôle mais il doit d’abord défendre les principes démocratiques. Il n’est pas du ressort d’un opposant de fixer la date du départ du président. » Interrogé sur les rumeurs de coup d’État qui, depuis plusieurs semaines, circulent dans la sous-région, Roch Marc Christian Kaboré répond sur un ton égal. « Plus que jamais nous devons être soudés face à l’hydre terroriste. C’ est ensemble et unis que nous pourrons avancer et je continue à travailler à la mission pour laquelle j’ai été élu ».

Confronté depuis cinq ans à la violence des groupes terroristes liés à Al-Qaïda au Maghreb islamique et à l’État islamique, le Burkina Faso connaît une grave dégradation de sa situation sécuritaire. Alors que le nord et l’est du pays étaient déjà fragilisés, un nouveau front s’est ouvert dans la région de Mangodara, près de Banfora, dans ce sud-ouest frontalier de la Côte d’Ivoire.

Depuis 2015, les exactions causées par les groupes jihadistes ont fait plus de 2 000 morts (dont 400 soldats) et contraint plus d’1,4 million de personnes à fuir de chez elles. « Nos concitoyens se posent des questions. Nous devons les rassurer et leur montrer que nous sommes capables de défendre notre pays », conclut le président Kaboré.

Outre l’enquête demandée à l’Inspection générale, l’exécutif travaille à la modernisation de la gestion des moyens et des effectifs de l’armée. Une réflexion qui pourrait, selon nos sources, aboutir à une refonte de l’armée et à la création d’un corps autonome.