Politique

Algérie-France : dossier mémoriel, question migratoire, présidentielle… Pourquoi Macron hausse le ton

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Mis à jour le 6 octobre 2021 à 15:40

Le président français Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse à Alger, le 6 décembre 2017. © Bechir Ramzy/Anadolu Agency/AFP

Depuis que le président français a évoqué le « système politico-militaire » algérien, les vieux démons qui hantent les relations entre les deux pays se sont réveillés. Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il radicalement changé de discours sur l’Algérie ?

En accusant les responsables algériens de vivre sur « la rente mémorielle » lors d’une rencontre, le 30 septembre à l’Elysée, avec des jeunes franco-algériens, Emmanuel Macron s’est attiré les foudres d’Alger, qui a réagi par un coup de semonce en décidant la fermeture de l’espace aérien aux avions militaires français.

Dans un contexte de pré-campagne électorale avec une extrême droite galopante, Emmanuel Macron fait-il le jeu du populisme ou « prend-il son risque » pour secouer l’État algérien ? Et faire avancer le dialogue sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, un projet dont le président français a fait l’un des défis de son quinquennat ? Alors que la fin du mandat approche, l’effet escompté est aux antipodes des attentes d’Emmanuel Macron.

Le dialogue mémoriel s’est mué en monologue, Abdelmadjid Chikhi, alter ego algérien de Benjamin Stora, chargé de rédiger un rapport sur la question, n’ayant pas montré de volonté d’échanger avec l’historien français. « Macron a pris des décisions fortes et courageuses, voulant mener un dialogue avec les autorités algériennes », fait-on valoir du côté de l’Élysée.

« Une forme d’exigence »

Dans le sillage du rapport Stora, l’État français reconnaissait ainsi, le 2 mars 2021, que l’avocat Ali Boumendjel avait bien été « torturé et assassiné » par l’armée française pendant la guerre d’indépendance.

Quant à Maurice Audin, mathématicien disparu en 1957 et militant de la cause indépendantiste, le président a admis le rôle de la Grande Muette dans sa mort, avant de rendre visite à sa veuve, Josette Audin.

Emmanuel Macron semble avoir tiré un trait sur ses ambitions de rapprochement avec Alger

Des gages donnés à Alger dont Emmanuel Macron estime ne pas avoir recueilli les fruits. « Le président s’est rendu disponible, mais cette démarche va de pair avec une forme d’exigence », soutient-on à l’Élysée.

Plusieurs épisodes ont ainsi échaudé le président français, de la sortie du ministre algérien du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale El Hachemi Djaâboub sur « la France ennemie éternelle de l’Algérie » à la visite reportée de Jean Castex en avril.

Entre les attaques frontales contre le pouvoir algérien – qualifié de « système politico-militaire » –, une saillie dont le président français n’ignore pas qu’elle sera perçue comme une provocation par de nombreux Algériens – « est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? » – et la décision de réduire de moitié les visas octroyés aux ressortissants algériens, Emmanuel Macron semble avoir en tout cas tiré un trait sur ses ambitions de rapprochement avec Alger.

La réaction ne s’est pas fait attendre : l’ambassadeur algérien à Paris Antar Daoud a été rappelé à Alger, officiellement pour consultations, et la coopération sécuritaire dans le Sahel semble dorénavant compromise avec l’interdiction faite aux avions militaires français de survoler le territoire algérien.

Du côté de l’Élysée, la réaction algérienne est analysée comme un signe de « nervosité des autorités qu’a manifesté d’autres pays comme le Maroc ». Une référence au voisin avec qui Alger a rompu ses relations diplomatiques.

Si le 5 octobre, le président français a malgré tout joué l’apaisement et rappelé « tout son respect pour le peuple algérien », prophétisant « immanquablement d’autres tensions » face à « des histoires de blessures ». C’est que « l’Algérie est un sujet prioritaire pour le président », explique-t-on à l’Élysée.

Nos partenaires étrangers ont besoin de décoloniser leur propre histoire », rétorque Ramtane Lamamra

Alors Emmanuel Macron a-t-il eu raison de prendre le taureau par les cornes en s’attaquant « au système algérien fragilisé par le Hirak », mouvement qu’il a soutenu du bout des lèvres ? Pour Ali Boukhlef, journaliste au quotidien algérien Liberté Algérie, Macron « joue sur deux registres, l’un historique, l’autre politique. Évacuer 132 ans de colonisation française en renvoyant à la domination ottomane, c’est ôter son importance à l’histoire ».

« Nos partenaires étrangers ont besoin de décoloniser leur propre histoire », pointe d’ailleurs le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, lors d’une visite à Bamako le 5 octobre.

Le poids de la présidentielle

Le dossier mémoriel est un enjeu politique à part entière. Couplé à la question migratoire, c’est un terreau utile pour croiser le fer avec ses adversaires potentiels, à commencer par Éric Zemmour, crédité de 15 % d’intentions de vote au premier tour de la présidentielle.

Emmanuel Macron sait qu’il doit parler à cet électorat partagé entre le polémiste et Marine Le Pen.

La décision de réduction des visas a ainsi laissé un goût amer aux autorités algériennes. Un an après la visite à Alger du ministre français de l’Intérieur Gérald Darmanin, elles sont en somme accusées de faire preuve d’une certaine mauvaise volonté pour récupérer les Algériens qui font l’objet d’une obligation de quitter le territoire. Seuls 0,2 % des 7 700 personnes concernées sont repartis en Algérie entre janvier et juillet 2021.

Pour les Algériens, le gouvernement français instrumentalise la question migratoire à des fins électorales

Ali Boukhlef nuance ces données : « Depuis 2020, la fermeture des frontières avec la pandémie a compliqué la donne sans parler de la question de l’identité de ces migrants que l’Algérie conteste. »

L’immigration illégale et la question des laissez-passer consulaires ne seraient que la partie émergée de l’iceberg des relations algéro-françaises.

« Lors de la visite de Gérald Darmanin, les autorités françaises et algériennes s’étaient entendues sur une reprise des expulsions au 1er octobre, ainsi que sur une liste prioritaire de personnes à expulser, dressée par le ministre français de l’Intérieur, selon Naoufel Brahimi El Mili, politologue et auteur de France-Algérie. 50 ans d’histoires secrètes (éditions Fayard). Une collaboration qui semblait donc fonctionner, ce qui accrédite aux yeux des autorités algériennes l’idée que le gouvernement français instrumentalise la question à des fins électorales.

D’autant qu’Emmanuel Macron vise clairement le haut de la pyramide pour ce qui est de la réduction des visas délivrés. « On va plutôt ennuyer les gens qui sont dans le milieu dirigeant, et qui sont habitués à demander des visas facilement », a-t-il confié le 30 septembre.

Au-delà de la mémoire, la géopolitique

Mais la portée des mots choisis par Emmanuel Macron dépasse le simple cadre électoral. « On ne peut pas comprendre ce qui se joue dans cette affaire sans s’intéresser à la profondeur géopolitique avec l’Afrique subsaharienne », souligne Naoufel Brahimi El Mili.

En visite au Mali le 5 octobre, Ramtane Lamamra, qui entretient d’ordinaire des relations plutôt chaleureuses avec le président français, a affirmé que, « dans les relations avec le partenaire français, il y a une logique de donner et de recevoir, il n’y a pas de cadeaux, il n’y a pas d’offrandes à sens unique, ce qu’il y a, ce sont des intérêts stratégiques et économiques qui ne peuvent durer et être promus que dans le respect mutuel et l’équilibre des intérêts ».

Le climat des affaires en Algérie n’a jamais été facile pour les entreprises françaises

Une petite phrase qui résonne aussi bien à Alger qu’à Bamako. « Les propos de Macron montrent finalement que la France perd pied en Afrique, analyse Naoufel Brahimi El Mili. L’Algérie est dans une coopération a minima sur le Sahel tandis qu’au Mali, Choguel Maïga ne cache plus son rapprochement avec la Russie »… qui est également un partenaire privilégié de l’armée algérienne.

En réalité, le coup de froid n’est pas récent. « L’Algérie, qui aidait les Français à travers le ravitaillement des avions militaires opérant au Mali, a stoppé sa collaboration il y a quelques semaines déjà », note Ali Boukhlef. Bien avant l’annonce de la fermeture de l’espace aérien aux avions militaires français.

Représailles ?

À la lumière de ces éclairages, où enjeux politiques, historiques, mémoriels mais aussi électoralistes s’entremêlent, quelle suite attendre pour la relation algéro-française ? « Une chose est sûre, cette crise va laisser des séquelles, selon Naoufel Brahimi El Mili. Il est clair que des représailles économiques sont sur la table sachant que l’Algérie dispose d’autres fournisseurs, dont la Chine et la Turquie. »

À l’Elysée, on rappelle que « le climat des affaires en Algérie n’a jamais été particulièrement facile pour les entreprises françaises ». La France n’a d’ailleurs pas décroché de contrat important en Algérie depuis l’élection d’Abdelmadjid Tebboune, et ses parts de marché y sont de plus en plus grignotées par la Chine. Mais « les difficultés qui sont propres au marché algérien ne sont absolument pas liées à des questions politiques », veut-on croire du côté de l’Élysée.