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Un pro-Gbagbo pose à côté d’un portrait de l’ancien président ivoirien, au siège du FPI, le 17 juin 2021.

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Laurent Gbagbo : l’heure du retour

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Côte d’Ivoire – Laurent Gbagbo : ces victimes qui réclament l’arrestation de l’ancien président

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Mis à jour le 15 juin 2021 à 17:53

Manifestation de proches des victimes de la crise postélectorale, réclamant que Laurent Gbagbo soit poursuivi devant la CPI. © REUTERS/Thierry Gouegnon

Laurent Gbagbo est attendu le 17 juin 2021 à Abidjan. Tandis que ses partisans préparent son retour, les victimes de la crise postélectorale de 2010-2011 réclament son arrestation à sa descente d’avion.

« J’étais sorti pour aller au travail, mais face à l’escalade de la violence entre les forces de l’ordre et des jeunes, j’ai décidé de rentrer à la maison. C’est sur le chemin du retour que j’ai été touché au pied par des tirs de militaires. Depuis, je suis handicapé et je ne peux plus exercer ma profession ». Ancien chauffeur de camions citernes et de remorques, Karim Coulibaly a en effet dû être amputé. Depuis, il n’a plus de revenu. Comme lui, près d’un millier de personnes ont été blessées pendant la crise postélectorale de 2010-2011 et environ 3 000 autres ont été tuées. Pour ces victimes et leurs proches, le retour annoncé de l’ancien président Laurent Gbagbo, le 17 juin 2021, ravive les douleurs anciennes.

Depuis l’acquittement définitif de l’ancien président ivoirien, prononcé le 31 mars dernier par la Cour pénale internationale (CPI), ses partisans s’activent pour le retour de leur champion. Au terme de longues négociations entre les proches de Gbagbo et le gouvernement, Alassane Ouattara a donné son accord. Seule inquiétude exprimée par les autorités, la forme que va prendre son arrivée. Alors que le Front populaire ivoirien (FPI) veut accueillir son champion en grande pompe, plusieurs poids lourds de la majorité, affirmant craindre des débordements, ont appelé à plus de discrétion.

Le loup retourne à la bergerie

« Nous faisons tout pour définir ensemble les paramètres de ce retour, que rien ne peut compromettre, confiait déjà début juin à Jeune Afrique Mamadou Coulibaly, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement. Mais il faut aussi rappeler que tout le monde ne l’attend pas avec enthousiasme. »

Des membres des associations de victimes de la crise post-électorale manifestant à Abidjan, en 2019.

Des membres des associations de victimes de la crise post-électorale manifestant à Abidjan, en 2019. © REUTERS/Luc Gnago

Les victimes doivent être au cœur des discussions pour la réconciliation

« Nous sommes tous des Ivoiriens. Il a le droit de rentrer chez lui. Mais j’aimerais qu’il ait un peu d’humilité et se dise qu’à un moment de son histoire, des gens ont vécu des traumatismes à cause de lui. Il peut se faire oublier un peu, afin que ces personnes effacent ce mauvais souvenir », estime, amer, Karim Coulibaly. Le Collectif des victimes en Côte d’Ivoire (CVCI), qui réunit près de 16 000 membres, a déjà initié une série de manifestations, depuis la mi-mai. Vendredi 11 juin, une délégation s’est rendue chez le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, le général Diomandé Vagondo, qui mène les discussions au sein d’un comité pour le retour de l’ancien président.

« Les autorités ont accordé une attention particulière à ce que nous avions à leur dire. Pour nous, les victimes doivent être au cœur des discussions pour la réconciliation. Il n’y a pas eu de réparation, et aucune promesse n’a été tenue. Il n’y a pas non plus eu de repentance ni de garantie de repentance », explique Issiaka Diaby, président du CVCI.

« Au sein de certaines communautés, il est considéré comme le loup qui retourne à la bergerie. Avec cette décision, la CPI ne peut pas rendre justice aux victimes de crimes de masse. Toutefois, il a été condamné pour le braquage de la BCEAO en Côte d’Ivoire. Nous estimons qu’il doit être arrêté, car personne n’est au-dessus de la loi, ajoute-t-il. Nous avons connu six lois d’amnistie en trente ans qui ciblent les commissaires de crimes de masse. L’impunité a été érigée en mode de gouvernance ! »

Vers une amnistie de Gbagbo ?

Cette troisième voie sera-t-elle suivie ? A priori, pas entièrement. Sur la question de l’arrestation de l’ancien président, on assure dans l’entourage d’Alassane Ouattara que des garanties ont été données pour que Laurent Gbagbo ne soit pas arrêté à son retour. La piste d’une amnistie ou d’une grâce présidentielle est également à l’étude. Les victimes doivent se contenter d’une promesse du ministre de l’Intérieur, assurant que leurs voix seront prises en compte dans les discussions. Ces dernières étant menées par Kouadio Konan Bertin – ancien candidat dissident du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) – nommé ministre de la Réconciliation nationale.

Dans ce contexte, certains voient d’un bon œil les signaux envoyés par les autorités à l’endroit de Laurent Gbagbo. D’autant qu’Alassane Ouattara a accordé l’amnistie à plusieurs personnes impliquées dans les violences postélectorales de 2010-2011. « Avec l’arrivée prochaine du “patron”, tous les problèmes seront réglés. Nous croyons en la réconciliation nationale », avance Damana Pickass, un poids lourd du FPI rentré d’exil début mai.

Agacé par les déclarations des victimes, il a lancé le 13 juin lors d’une rencontre des pros-Gbagbo dans le sud de la Côte d’Ivoire : « Laurent Gbagbo n’a jamais eu peur d’affronter la justice. S’il a affronté la justice internationale, celle d’où on ne revient jamais, ce n’est pas celle du Plateau qu’il va fuir. Le président Alassane Ouattara a donné son accord pour qu’il rentre. Mais pour semer le désordre, des groupuscules tapis dans l’ombre manipulent certaines personnes qui ne comprennent rien à rien. »

Le retour de Gbagbo risque de compliquer une situation déjà politiquement tendue entre les pro- et les anti-Gbagbo

Pour d’autres, le retour de Gbagbo risque de compliquer une situation déjà politiquement tendue entre les pro- et les anti-Gbagbo. « Depuis l’annonce de son retour, des propos haineux tenus dans chaque camp peuvent mettre le feu aux poudres. Certains disent qu’il n’est coupable de rien. Pour eux, Dieu lui a rendu justice. Et si la CPI a décidé de l’acquitter, il faut donc qu’elle interpelle les vrais coupables », rapporte Karim Coulibaly. Sauf que « les choses se sont passées devant nous », martèle ce membre de la CVCI, qui juge ce discours « choquant ». Il met en garde contre la colère de ceux qui, au contraire, « ne veulent pas entendre son nom, ni parler de son retour ».