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Cet article est issu du dossier «Laurent Gbagbo : l'heure du retour»

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Politique

Côte d’Ivoire : « Abidjan est doux, Laurent Gbagbo est là ! »

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Mis à jour le 18 juin 2021 à 09h57
Laurent Gbagbo, devant ses partisans, à Abidjan, le 17 juin 2021.

Laurent Gbagbo, devant ses partisans, à Abidjan, le 17 juin 2021. © REUTERS/Macline Hien

L’ancien président a regagné la Côte d’Ivoire, jeudi 17 juin, après plus de dix ans hors de son pays. Des milliers de partisans l’attendaient.

Le vol SN299 de Brussels Airlines transportant Laurent Gbagbo a atterri depuis près de 45 minutes, mais tout le monde le cherche. L’ancien président a descendu, difficilement, une dizaine de marches. Sur le tarmac, il a salué les proches venus l’accueillir, puis pénétré dans un 4X4 Land Cruiser. Devant le salon présidentiel de l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny, plusieurs centaines de personnes – bien plus que les 110 théoriquement autorisées à venir – l’attendent. Ils s’interrogent. Ils ont bien vu l’avion se poser, mais Gbagbo est-il à bord ? Certains disent l’avoir aperçu de loin, mais veulent une confirmation directe. Il faut être sûr. Le voir de ses propres yeux. Dix ans d’absence, c’est long.

Sa voiture, aux vitres teintées, se fraye un chemin à travers la foule. Le gendre de l’ancien président, Stéphane Kipré, joue de son physique imposant pour épauler un service d’ordre déjà dépassé. On l’alpague, on l’interpelle :

– « On veut le voir ! »

– « On a le temps. Le piège est trop grand, pardonnez », répond Kipré.

L’homme d’affaires ne convainc personne et la conversation se poursuit :

– « Qu’est ce qui prouve que c’est lui ? »

– « Kipré, les chefs du village sont là. Il faut lui parler, on veut le voir. »

– « C’est lui. Les Ivoiriens, pardonnez », tente encore le président de l’Union des nouvelles générations (UNG), fondée en 2007.

Laurent Gbagbo, à son arrivée à l’aéroport d’Abidjan, le 17 juin 2021.

Laurent Gbagbo, à son arrivée à l’aéroport d’Abidjan, le 17 juin 2021. © Leo Correa/AP/SIPA

La voiture avance très lentement. Elle fait le tour du chapiteau où sont installés depuis plusieurs heures une centaine de personnalités – des cadres du Front populaire ivoirien (FPI) et des chefs traditionnels pour l’essentiel. Dans l’assistance, on s’interroge.  « Les policiers sont armés à côté de lui. Ce n’est pas prudent », dit un militant. « On a qu’à l’envoyer chez lui se reposer », juge un autre. « On veut juste une image. Tout le monde l’attendait. ‘Koudou’ n’a jamais fait ça », se désole un troisième.

On tente finalement d’arrêter la voiture et de faire sortir Laurent Gbagbo. Mais le cordon de sécurité imposé par le service d’ordre craque trop rapidement. « On y va », décide Stéphane Kipré. La vitre teintée s’ouvre finalement. Gbagbo salue la foule. « Est-ce que c’est bien sa main ? », se demande un militant.

Forte mobilisation

Sur le boulevard VGE, à Abidjan, les supporters de Laurent Gbagbo sont venus en masse pour l’accueillir, le 17 juin 2021.

Sur le boulevard VGE, à Abidjan, les supporters de Laurent Gbagbo sont venus en masse pour l’accueillir, le 17 juin 2021. © Leo Correa/AP/SIPA

Le sol est jonché de pierres. Les gaz lacrymogènes fusent pour disperser les militants

Le convoi de l’ancien président quitte l’aéroport vers 17h30. Dans les quartiers environnants, à Port-Bouët et le long du boulevard Valéry-Giscard-d’Estaing, des centaines de ses partisans qui tentaient d’affluer depuis tôt le matin ont été systématiquement refoulés par les forces de l’ordre. Au fil de la journée, les tirs de gaz lacrymogènes se sont intensifiés et rapprochés de l’aéroport. Lorsque le cortège s’élance, des dizaines de jeunes le suivent en courant. Plus il avance, plus la foule s’épaissit. Le sol est jonché de pierres. Les gaz lacrymogènes fusent pour disperser les militants, permettant aux véhicules de poursuivre leur chemin.

En voyant ces milliers de personnes venues célébrer le retour de Laurent Gbagbo, ses proches ne cachent pas leur émotion. « Alors comme ça, nous ne sommes pas majoritaires », taquine un membre de sa famille. Pour lui, « le plus important, c’est que Gbagbo soit rentré ». « Ces derniers temps, nous avions du mal à mobiliser nos partisans, reconnaît-il. Désormais, c’est fini. »

Il est près de 18h30. Laurent Gbagbo est arrivé au quartier général du FPI, à Attoban, dans la commune de Cocody, où des militants célèbrent son retour depuis la mi-journée. Ils ont pu apercevoir leur champion, le montrent, le chantent et le crient. « On a vu Gbagbo ! », « Abidjan est doux, Laurent Gbagbo est là ! », « On va installer Gbagbo ! », scandent plusieurs milliers de personnes. C’est la cohue, un joyeux désordre. On danse et on chante. Il faut jouer des coudes pour pénétrer dans la villa. Gbagbo est là, dans une salle du sous-sol réservée aux cadres de son parti. La presse n’est pas conviée comme pour entretenir le mystère et mieux maîtriser la communication. Depuis son arrestation le 11 avril 2011, l’ancien président s’est exprimé deux fois : devant les juges de la Cour pénale internationale (CPI) et lors d’une interview à TV5 Monde.

« Je suis heureux de retrouver la Côte d’Ivoire »

Laurent Gbagbo, au QG du FPI à Cocody, le 17 juin 2021.

Laurent Gbagbo, au QG du FPI à Cocody, le 17 juin 2021. © Photo : Vincent Duhem pour JA

Laurent Gbagbo ôte son masque, arbore un large sourire, salue ses partisans. Les appareils photos crépitent. On lui tend le micro. Il s’en saisit, se lève. Il est « touché », tient à remercier ceux qui sont venus l’accueillir, tente quelques plaisanteries avec l’assemblée, mais peine à se faire entendre dans le brouhaha d’une salle surexcitée.

« Je suis heureux de retrouver la Côte d’Ivoire, la Côte d’Ivoire et l’Afrique », lance-t-il, exprimant sa gratitude à ceux qui « se sont mobilisés pour la cause ». Lui qui était apparu si fatigué retrouve ici un peu de son bagou, de son art oratoire, de ces mimiques dont raffolent les Ivoiriens.

« Je l’ai trouvé rajeuni, en pleine forme, les idées en place. Il n’a pas changé. Il a voulu nous encourager, être reconnaissant envers nous. Il a rappelé que nous avons perdu beaucoup de gens . Il va d’abord rendre visite à leur famille, organiser les funérailles de sa mère, avant de se mettre à la disposition du parti », raconte Marie-Odette Lorougnon, vice-présidente chargée des femmes.

Messianisme

Le programme de Laurent Gbagbo est déjà bien chargé. L’ancien président devrait rester quelques jours à Abidjan avant d’entamer une tournée dans le pays. Il se rendra dans son village de Mama, à Gagnoa, et devrait rendre visite à son aîné Henri Konan Bédié. Il se sait particulièrement attendu. Après la fête et la joie, il y aura des décisions à prendre, des questions à trancher. Surtout, un statut et des responsabilités à assumer.

En Côte d’Ivoire, le destin politique des grandes personnalités a toujours été empreint de messianisme. Ce fut le cas pour Alassane Ouattara comme Laurent Gbagbo. Le retour de ce dernier l’est tout autant. Dans le village d’Akoyate, près de Bingerville, on avait dressé quelques tables pour l’occasion et sorti le vin de palme. « Gbagbo, c’est comme ma femme. Quand il est parti il y a dix ans, les poissons ont disparu de la lagune. Aujourd’hui, je suis allé voir et ils sont revenus », expliquait un doyen du village.

Laurent Gbagbo sera-t-il à la hauteur des attentes de ses partisans ? Passé l’euphorie, rien ne lui sera pardonné. Son retour n’est pas sans inconnue. Qui est le Laurent Gbagbo d’aujourd’hui ? Sûrement pas celui de 2010. Parmi les milliers de partisans, souvent très jeunes, qui auront dansé toute la nuit, combien peuvent juger de son bilan en tant que président ? Ce qu’ils voient en lui est parfois de l’ordre du fantasme. Au fil de ses huit années de détention, un mythe s’est construit autour de sa personne. Il est le héros du panafricanisme, le champion du patriotisme, le vrai Ivoirien qui a dit non à la France.

Dans les prochaines semaines, l’ancien président devrait convoquer une grande réunion du FPI afin d’acter son retour effectif à la tête du parti. Ceux qui ne veulent pas le suivre seront amenés à faire un choix. Comment réagiront Pascal Affi N’Guessan et Simone Gbagbo ? Présent pour accueillir son ancien patron, le premier se fait très discret. Est-il prêt à rentrer dans le rang ? Quant à l’épouse légale de Gbagbo, ses prises de parole seront particulièrement scrutées. C’est une situation sensible, où l’intime et le politique s’entrechoquent. Toute la journée de jeudi, des rumeurs persistantes affirmaient que l’ex-première dame n’était pas la bienvenue à l’aéroport, qu’elle n’était pas sur la liste des invités. Elle s’y est finalement rendue accompagnée de ses filles. Mais quand elle a tenté de rejoindre Laurent Gbagbo sur le tarmac de l’aéroport, ce dernier est apparu bien gêné. Il avait à ses côtés Nady Bamba, sa seconde épouse qui l’accompagne presque quotidiennement depuis huit ans.

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