Politique
Idriss Déby Itno, au palais présidentiel de N’Djamena.

Cet article est issu du dossier

Décès d’Idriss Déby Itno : le Tchad sous le choc

Voir tout le sommaire
Politique

Tchad : comment Mahamat Idriss Déby a pris la tête du Conseil militaire de transition

Réservé aux abonnés
Par - avec Vincent Duhem
Mis à jour le 26 avril 2021 à 09:43

Mahamat Idriss Déby, désormais président du Comité militaire de transition (CMT) qui dirige le pays, assiste aux funérailles de son père Idriss Déby Itno, le 23 avril 2021. © Christophe Petit Tesson/Pool via REUTERS

Il n’était pas forcément le plus connu des fils d’Idriss Déby ni le plus connecté à l’international ou dans le monde des affaires. Mais Mahamat Idriss Déby, 37 ans, a su s’imposer à la tête du CMT, qui va gouverner le pays pendant au moins dix-huit mois, passant brutalement de l’ombre à la lumière.

Combien de fois le jeune homme a-t-il arpenté ces mêmes couloirs du Palais rose, au côté ou à quelques mètres de la silhouette élancée et légèrement bedonnante d’Idriss Déby Itno ? Combien de fois a-t-il entendu l’ancien président donner des ordres à un membre du gouvernement ou de son cabinet ? Combien de fois, enfin, a-t-il observé le maréchal du Tchad, décédé dans la nuit du 18 avril, détailler ses stratégies à des officiers au garde-à-vous ? Ce 21 avril, Mahamat Idriss Déby est devenu le maître des lieux. L’ombre de son père plane encore sur le palais présidentiel comme sur l’ensemble du pays, mais c’est désormais ce fils de 37 ans en treillis et béret rouge, discret par nature, qui en tient les rênes.

Les réunions s’enchaînent à un rythme éprouvant, en particulier en cette période de ramadan. Le général, numéro un du Conseil militaire de transition (CMT) qui dirige le pays depuis l’annonce du décès d’Idriss Déby Itno le 20 avril, reçoit à la présidence et explique sa vision des mois à venir. Bertrand Cochery, l’ambassadeur de France, est de la partie, tout comme Moussa Faki Mahamat, président de la commission de l’Union africaine, et Mahamat Saleh Annadif, représentant spécial de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Les chefs religieux ont aussi été conviés, comme les membres du Conseil national de dialogue politique et les présidents des grandes institutions du pays. Parmi eux : celui de l’Assemblée nationale. Ironie du sort, c’est à lui qu’aurait dû incomber la charge de la transition, selon la Constitution.

Officiellement, Haroun Kabadi a refusé de l’assumer. Mais en réalité, il n’en a jamais été véritablement question.

Barons du régime et de l’armée

Le 19 avril, alors qu’Idriss Déby Itno avait succombé à ses blessures et que la nouvelle n’avait pas encore été rendue publique, les barons du régime et de l’armée se sont réunis autour de Mahamat Idriss Déby au Palais rose. L’objectif de ces grands du Tchad, où le treillis est omniprésent : éviter l’effondrement de l’État, des institutions et, surtout, du régime, où s’imbriquent depuis tant d’années l’administration et les réseaux familiaux. Après d’intenses discussions, un consensus est trouvé : suspendre la Constitution et mettre en place une charte de transition en reprenant les grands principes légaux mais donnant à un conseil militaire le pouvoir d’assumer la conduite de l’État.

Quatorze généraux sont choisis parmi les pontes de la police et de l’armée, fidèles du président défunt ou hommes clés de son système, de Taher Erda, le patron des renseignements militaires, à Ahmat Youssouf Mahamat Itno, le chef de la police. Un quinzième homme, quasiment le plus jeune de tous, s’impose à leur tête : Mahamat Idriss Déby. Certains autres fils d’Idriss Déby Itno offrent des garanties : Zakaria, actuel ambassadeur aux Émirats arabes unis, est diplomate depuis de nombreuses années ; Abdelkerim, officier passé par l’académie américaine de West Point, dispose, à seulement 29 ans, d’un meilleur réseau dans le monde des affaires et est le véritable patron du cabinet présidentiel. Mais Mahamat Idriss Déby a un atout incontournable : il est le numéro un de la puissante Direction générale des services de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE).

Ambition familiale

Ses hommes ont la réputation d’être l’élite de l’armée et sont surtout au service du clan zaghawa (celui de la famille Déby Itno), dont la grande majorité est issue. Depuis la création en 2005 de la DGSSIE, l’ancien président défunt les a recrutés, formés, façonnés. Son fils, qui les commande officiellement depuis 2014, a toute confiance en eux. Alors, ce 19 avril, c’est vers cet officier, que tous décrivent comme « calme » et « discret », que penche la balance du pouvoir. « Son père ne l’avait pas forcément préparé à prendre la succession, explique un businessman qui l’a souvent côtoyé. Mais c’est quelqu’un de malin, un homme à l’esprit militaire qui est resté éloigné des affaires et ne traîne donc pas de casseroles. » « Abdelkerim est trop jeune et Zakaria, même s’il a été nommé officier, n’offre pas de réelles garanties au sein de l’armée », décrypte un proche de la famille.

Il écoute beaucoup et parle peu. Il ne s’est jamais comporté comme un fils à papa

La discrétion de Mahamat Idriss Déby cachait-elle, depuis toutes ces années, une inavouable ambition ? Son entourage assure le contraire. Élevé par la mère d’Idriss Déby Itno, ce qui lui a valu son surnom de « Kaka » (« grand-mère », en arabe tchadien), le jeune homme a fait ses classes sans se faire remarquer à N’Djamena, au lycée français Montaigne puis au Groupement des écoles militaires interarmées, avant de faire un rapide passage par la France, au lycée militaire d’Aix-en-Provence, et de revenir au pays achever sa formation au collège interarmées de la capitale.

Diplômé, il intègre aussitôt la DGSSIE, à proximité de son père, qu’il observe de très près. Sa relation avec la première dame, Hinda Déby Itno, est plus compliquée mais s’apaise au fil du temps. « Il écoute beaucoup et parle peu, confie un membre de sa famille. Il ne s’est jamais comporté comme un fils à papa. »

Goran par sa mère et zaghawa par son père, Kaka est marié à une journaliste, Dahabaye Oumar Souni, directrice des relations publiques de la présidence depuis décembre 2019 et fille d’un général de l’armée tchadienne, lui aussi goran. Il a également épousé une jeune Zaghawa et, en 2010, la fille de l’ancien ministre centrafricain Abakar Sabone, ex-conseiller de Michel Djotodia et aujourd’hui cadre de la rébellion de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) dirigée par l’ex-chef d’État François Bozizé.

Le couple tchado-centrafricain a eu cinq enfants. « Au fil des années, même s’il montait en grade, il est resté très sociable et accessible, sans devenir hautain », raconte l’un de ses proches. Amateur de football et de littérature, il apprécie la cuisine locale, la pâte de maïs, le gombo et, évidemment, la viande de chameau. Des goûts que partageait son père.

Relais de confiance

Jusqu’où ira la ressemblance entre le jeune général de corps d’armée et le maréchal ? D’année en année, Mahamat Idriss Déby était devenu les yeux et les oreilles du président au sein de l’armée. Il vit ses premières expériences de combat en 2006 à N’Djamena puis en 2009, lors de la bataille d’Am-Dam contre la coalition rebelle menée par son cousin Timan Erdimi, avant de monter en grade au sein de la DGSSIE, dont il commandera l’escadron blindé puis la garde présidentielle avant d’en devenir l’unique chef.

Nommé commandant en second des forces tchadiennes au Mali, en 2013, sous la direction du général Oumar Bikomo, il prend peu à peu de l’envergure à l’étranger, notamment au contact des gradés français. Il hérite aussi de missions stratégiques, comme en 2017, lorsque le président l’envoie en Afrique du Sud en compagnie de trois autres généraux pour acquérir des véhicules anti-mines destinés aux Casques bleus tchadiens du Mali.

Sur le plan intérieur, Mahamat Déby Itno accompagnait le chef de l’État sur les théâtres d’opération, comme dans le Tibesti (il avait été chargé, sans grand succès, de dialoguer avec les frondeurs de Miski) ou, plus récemment, dans la zone du lac Tchad. « Le président l’avait mis en contact avec des grands notables tchadiens, ainsi qu’avec des hauts gradés alliés. C’était sa façon de le former », relate un proche. Relais de confiance d’Idriss Déby Itno dans le domaine de la sécurité, il avait ces derniers temps laissé Abdelkerim Idriss Déby, directeur de cabinet adjoint du président défunt, occuper le devant de la scène. « Il a toujours préféré fonctionner dans l’ombre », confie un de ses proches. Le voilà désormais forcé d’agir en pleine lumière.