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Cet article est issu du dossier «La Tunisie face au terrorisme»

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Sécurité

Tunisie : enquête sur la stratégie mise en œuvre pour lutter contre le terrorisme

Un militaire tunisien sur le lieu d'un attentat suicide en plein centre de Tunis, jeudi 27 juin 2019.

Un militaire tunisien sur le lieu d'un attentat suicide en plein centre de Tunis, jeudi 27 juin 2019. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Le double attentat du 27 juin à Tunis témoigne, paradoxalement, du relatif affaiblissement des jihadistes. Quelle est la stratégie du gouvernement pour les annihiler ? Que doit-il encore améliorer ? Enquête.

Un pick-up blanc criblé d’impacts, de la tôle froissée. Plus loin, des témoins décrivent avec effroi devant les caméras les morceaux de corps du kamikaze dispersés au sol, tandis que des bandes de signalisation circonscrivent les alentours. L’explosion a retenti en plein Tunis, ce 27 juin, avenue Charles-de-Gaulle, à quelques pas de l’entrée de la médina. Visé, un policier municipal a été tué.

Quelques minutes plus tard, un assaillant tente en vain de pénétrer au siège de la brigade antiterroriste, dans le quartier d’El Gorjani, avant de se faire exploser sur le parking. Dans le centre-ville, des passants se regroupent et crient : « Tunisie libre, terrorisme dégage ! » Si les cibles étaient sécuritaires, un civil a trouvé la mort, et d’autres font partie des 7 blessés.

Les images de ces attaques coordonnées rappellent un autre épisode, celui de la première tentative d’attentats simultanés, en partie déjoués, en octobre 2013, à Sousse et à Monastir. Là, le périmètre de sécurité laissait cruellement à désirer. De simples curieux s’étaient rapidement mêlés aux policiers, certains ramassant même des lambeaux de chair grillée du kamikaze. Fascination macabre ? Le contraste saisissant entre ces deux scènes illustre les progrès réalisés par les forces de sécurité tunisiennes.

Depuis les attentats sanglants de 2015, qui avaient coûté la vie à 60 personnes, au musée du Bardo et sur une plage près de Sousse, la surveillance a été renforcée dans les zones touristiques. Mieux, les autorités ont mis en place une stratégie nationale, adoptée en novembre 2016, à la mesure de la menace. Et qui, malgré les victimes de trop, a porté ses fruits.

Moyens artisanaux

« Les terroristes sont en fin de course, ils n’ont pas atteint de cibles importantes ni fait de gros dégâts ou un grand nombre de victimes », souligne le colonel-major Dridi, à la retraite depuis un an. Rien à voir avec l’ampleur des précédents attentats. Les explosifs utilisés semblent bien moins sophistiqués. « Des moyens artisanaux réduits, utilisés sans professionnalisme, avec une capacité limitée », assure Mokhtar Ben Nasr, colonel-major devenu en juin président de la Commission nationale de lutte contre le terrorisme (CNLCT). Quant au mode opératoire, il est le même que celui de la kamikaze qui avait fait 20 blessés, dont 15 policiers, sur l’avenue Bourguiba, en octobre dernier.

Très vite, les assaillants de Tunis ont été identifiés, et leur cellule, démantelée, selon le chef du gouvernement, Youssef Chahed. L’homme décrit par l’Intérieur comme le « cerveau » de l’attaque s’est fait exploser lors d’une opération de police dans l’ouest de la capitale, le 2 juillet. Principale source d’inquiétude : leur caractère coordonné, confirmé par le ministre de l’Intérieur, Hichem Fourati. Un autre événement survenu le même jour interpelle quant à l’étendue des réseaux : ce même 27 juin, à l’aube, un groupe armé tentait d’attaquer une antenne relais sur le mont Arbata, vers Gafsa, sans faire de victimes. Aucun lien direct avec les deux autres attaques n’a pour l’instant été officiellement établi. La capacité d’organisation des exécutants reste toute relative.

La structure de commandement de Daesh en Tunisie est diffuse. Elle a été affaibli depuis le raid américain de février 2016

« La structure de commandement de Daesh en Tunisie est diffuse, assure le consultant sur les questions sécuritaires Habib Sayah, car il dépendait de la profondeur stratégique qu’offrait la Libye. Or ce commandement a été affaibli depuis le raid américain de février 2016 contre le camp d’entraînement de Sabratha, ex-centre de gravité du jihadisme tunisien. »

Cette plateforme avait d’ailleurs formé les assaillants du Bardo et de Sousse. « Elle servait à acheminer des armes en Tunisie pour planifier des attaques et à convoyer des combattants tunisiens vers les théâtres d’opérations jusqu’en Syrie et en Irak », poursuit le chercheur.

Un périmètre de sécurité autour de la zone de l'attentat commis en centre-ville de Tunis, jeudi 27 juin 2019. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Coordination sécuritaire et panoplie réglementaire

Le 27 juin, outre la sécurisation des scènes balistiques, des mesures spéciales ont rapidement été prises à l’aéroport et autour de lieux stratégiques. Une réponse rendue possible par la coordination entre ministères mise en place en amont, via un Conseil de sécurité nationale (CSN) centralisé à la présidence. « La défense et la sécurité représentent désormais 15 % du budget de l’État, sans compter le soutien des pays amis, souligne l’amiral Kamel Akrout, premier conseiller à la sécurité à la présidence. Les citoyens ne voient que le sommet de l’iceberg, le travail est énorme. »

Les progrès sont aussi législatifs. La loi contre le terrorisme de 2015 a été amendée en janvier pour lutter contre le financement des réseaux. Les avoirs de 105 personnes et entités ont été gelés, a révélé la CNLCT, née en 2016 et rattachée à la primature. La CNLCT s’appuie aussi sur la société civile pour mener des actions de sensibilisation contre le jihadisme. « On est passé d’une réponse exclusivement sécuritaire à une panoplie réglementaire et du travail de terrain », se félicite le colonel Ben Nasr.

Tant que la corruption sera endémique en Libye, la frontière restera poreuse

À la frontière libyenne, les moyens ont aussi été renforcés. En plus d’une digue et de dispositifs mobiles, des systèmes de surveillance électronique ont été installés sur 180 km depuis avril. Mais certains doutent de l’efficacité de cette réponse technique. « La sécurité de ce territoire dépend principalement du rapport entre l’État, ses forces et la population, fait remarquer Habib Sayah. Tant que la corruption sera endémique, la frontière restera poreuse. »

Contrôle de la douane tunisienne au poste de Ras Jdir, à la frontière avec la Libye, en 2015 (image d'illustration). © Ali Manssour/AP/SIPA

Programme de réinsertion

D’autant que ces efforts ne permettront pas d’éradiquer le fléau dans une région qui demeure une zone d’influence de groupes armés, actifs au Sahel et en Libye. Des combattants des katibas Oqba Ibn Nafaa (affiliée à Aqmi) et Jund Al Khilafa (EI) sont toujours traqués à la frontière ouest, sur les monts entourant la ville de Kasserine. Leurs engins explosifs improvisés continuent d’y faire des victimes parmi les forces de sécurité. Le ministère de la Défense nous confie y manquer de matériel de précision diurne et nocturne. « La stratégie a payé, insiste au contraire le colonel Dridi. Il reste une dizaine de terroristes dans ces zones, nous les connaissons nommément et allons en venir à bout. »

Leurs forces ont été réduites au fil des contre-attaques, confirme le chercheur Habib Sayah, mais il est difficile d’évaluer de manière précise leurs effectifs et leur capacité de recrutement. Depuis l’interdiction d’Ansar al-Charia en août 2013, « des cellules dormantes peuvent se trouver dans les villes côtières et zones périurbaines ». Certaines auraient été découvertes en milieu universitaire.

Le cas particulier des « revenants », ces combattants de retour de zones de guerre, constitue toujours « une véritable source d’inquiétude », de l’aveu de la Défense. Ils seraient 800 à être rentrés, selon le ministère tunisien des Affaires étrangères, sur un total de 2 929 individus recensés, d’après la présidence. Certains ont été emprisonnés et classés selon leur degré de dangerosité, d’autres placés sous contrôle administratif. Des programmes de réinsertion sont testés.

Des dispositifs à optimiser

Un bémol toutefois : les dispositifs en place pèchent par la mauvaise coordination du renseignement. Un pôle sécuritaire créé en 2015 et censé centraliser le renseignement terroriste resterait dominé par le ministère de l’Intérieur, entravant la collaboration avec la Défense. La création d’un Centre national du renseignement au sens large, rattaché à la présidence du gouvernement, a été officiellement annoncé deux ans plus tard.

Insuffisant, à en croire des responsables sécuritaires. « Les priorités sont l’organisation, la gouvernance et la formation », plaide Leila Chettaoui, vice-présidente de la commission sécurité défense à l’Assemblée. Elle a proposé en novembre 2018 un projet de loi pour réorganiser le secteur du renseignement, afin de le rendre plus efficace et de créer des mécanismes spéciaux de contrôle parlementaire. Entre les mains de la commission des forces armées depuis janvier, le texte n’est plus à l’ordre du jour, malgré ses relances.

Les terroristes ont perdu leurs soutiens logistiques et n’ont plus d’assise sociale

Dans l’attente de nouveaux ajustements, la prochaine étape clé concerne l’opinion publique. « Les terroristes ont perdu leurs soutiens logistiques et n’ont plus d’assise sociale », veut croire le colonel Ben Nasr, qui annonce la création prochaine d’une plateforme contre la propagande extrémiste : « Elle s’appuiera sur un contre-discours promouvant la fraternité et le respect des convictions d’autrui. » Parviendra-t-il aux oreilles des principaux concernés ?


Sécurité ou libertés ?

Comment légiférer efficacement contre le terrorisme sans attenter aux libertés ? Le sujet est d’autant plus sensible que le spectre des années de répression de l’ancien régime plane toujours. Les rappels à l’ordre d’organisations nationales et internationales le soulignent. L’Ordre national des avocats tunisiens, la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme, Avocats sans frontières et Human Rights Watch souhaitent ainsi une révision de la loi antiterroriste de 2015.

Elles pointent la possibilité de refuser un avocat à un suspect durant les premières quarante heures de garde à vue, ce qui augmente le risque de mauvais traitements. Pour limiter les abus, le rapporteur spécial des Nations unies a préconisé l’installation de caméras dans les centres de détention et d’interrogatoire, se disant préoccupé par la situation à la prison de la Mornaguia. En 2017, le même soulignait que moins de 10 % des 1 500 personnes accusées d’actes terroristes avaient été condamnées ; les autres étaient longuement privées de liberté dans l’attente d’un procès.

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