Vie des partis

Algérie : lâché par le pouvoir, contesté par la population, le FLN se meurt

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Mis à jour le 22 mai 2020 à 11h08
Lors de la campagne électorale en vue des législatives, à Alger le 28 avril 2017.

Lors de la campagne électorale en vue des législatives, à Alger le 28 avril 2017. © SAMIR SID

Le Front de libération nationale peine à retrouver son envergure d’antan. Et la pandémie de Covid-19 ne l’aide pas à se restructurer : la réunion du comité central prévue fin avril a été reportée.

Évincé de la scène politique depuis le 22 février 2019, date du début de la contestation populaire, le vieux parti qu’est le Front de libération nationale (FLN) tente un timide retour sous les projecteurs depuis quelques jours. Le 9 mai, un communiqué signé par son secrétaire général par intérim, Ali Seddiki, a salué l’avant-projet de réforme constitutionnelle présenté par la présidence, affirmant y déceler la « volonté d’une approche consensuelle ». Et de se hâter d’annoncer l’ouverture d’un débat au sein de ses structures pour soumettre, au plus vite, ses propositions au président Abdelmadjid Tebboune.

Aussitôt élu, le nouveau chef de l’État algérien avait reçu plusieurs formations politiques et personnalités nationales dans le cadre d’un round de consultations sur la situation du pays et l’amendement de la Loi fondamentale. Mais pas le FLN. Car, pour la première fois dans l’histoire du pays, l’ancien allié du pouvoir a perdu les faveurs du cercle des décideurs. Fragilisée par son soutien sans faille à Abdelaziz Bouteflika – lequel fut président d’honneur du mouvement de 2005 jusqu’à sa chute –, la « jebha » a surtout été secouée par l’emprisonnement successif de plusieurs de ses dirigeants, dans le cadre de la lutte contre la corruption.

« Tout est bloqué »

Aujourd’hui, deux anciens secrétaires généraux du FLN, Mohamed Djemai et Djamel Ould Abbès, dorment derrière les barreaux. Ainsi que pléthore d’anciens ministres et figures du FLN : Boudjema Talai (qui détenait le portefeuille des Transports), Saïd Barkat (à l’Agriculture), Adelghani Zaalane (auparavant aux Travaux publics, ex-directeur de campagne de Bouteflika), Mahdjoub Bedda (Industrie), Tayeb Louh (Justice), Moussa Benhamadi (Poste et TIC), Abdelmalek Boudiaf (Santé), et l’ancien vice-président de l’Assemblée populaire nationale (APN), l’affairiste Baha-Eddine Tliba.

Dans ce contexte apocalyptique, le FLN est également éprouvé par une lutte interne menée en sourdine. Deux clans s’affrontent, l’un qui plaide pour le maintien de l’actuel secrétaire général par intérim, l’autre qui se montre favorable à l’élection d’une nouvelle direction.

Quid de l’avenir du parti ? « Nul ne peut le dire, souffle à Jeune Afrique Hamid Bendahmane, membre du comité central. Tout est bloqué. Ni les membres du bureau politique, ni les membres du comité central, ni les mouhafedhs [responsables du FLN au niveau d’une wilaya, NDLR] ne savent dire ce qu’il va advenir. On peine même à organiser une session du comité central ! »

Ce rendez-vous permettrait, selon lui, de déterminer le cap à suivre. « On ne peut pas gérer le parti avec un bureau politique sans légitimité », argumente Hamid Bendahmane. Et d’ajouter : « L’été sera chaud. Il nous faut organiser au plus vite une session du comité central pour fixer la date du congrès. » Car la mandature de l’actuelle direction s’achève au mois de mai. Et les statuts sont clairs : il n’est permis de la prolonger que de six mois, comme le précise l’article 29. En outre, le prochain congrès ordinaire doit impérativement se tenir avant novembre 2020.

Requérant l’anonymat, un membre du bureau politique juge que « la restructuration devient urgente, en raison des multiples rendez-vous électoraux à venir : sénatoriales, locales et législatives. » Le FLN redoute un sérieux revers, pire que celui essuyé lors des législatives de 2017. Le parti avait alors décroché 164 sièges sur les 442 de l’APN, bien loin des 220 conquis lors du précédent scrutin.

Erreur d’aiguillage

La tête d’Ali Seddiki est surtout mise à prix en raison de son « erreur d’aiguillage » pendant la présidentielle de décembre 2019. À la surprise générale, le FLN avait officiellement appelé ses cadres et ses militants à voter en faveur d’Azzeddine Mihoubi, qui concourait sous les couleurs du Rassemblement national démocratique (RND). « Notre candidat naturel aurait dû être Abdelmadjid Tebboune, qui siège tout de même au comité central du parti, se désole un membre du bureau politique. À la limite, il fallait n’opter pour aucun candidat et laisser le choix aux militants. »

La même source révèle à Jeune Afrique que cette option était « sur la table au moment de la consultation du bureau politique ». « Nous aurions pu être plus indulgents si Seddiki avait commis d’autres erreurs. Mais là, il nous a infligés une humiliation publique. C’est impardonnable. » Le secrétaire général par intérim sur un siège éjectable ? Pas sûr, tant son clan manœuvre en coulisses pour contourner le comité central et se charger directement de l’organisation du congrès, lequel confirmerait l’actuelle direction. Ces dernières semaines, Ali Sedikki a réuni à quatre reprises le bureau politique – sans, pour l’heure, convaincre l’ensemble de ses membres de se rallier à sa cause.

Graffiti pro FLM © Ghardaïa, Algérie, le 24 avril 2013. © Lindsay Mackenzie/Redux-REA

Dans le plus grand des secrets, plusieurs candidats au poste de secrétaire général – et donc concurrents de Seddiki – se préparent à livrer bataille. Discrets jusqu’ici, ils ne veulent sortir du bois qu’à la dernière minute, pour ne pas être prématurément « contrecarrés », nous confie l’un d’eux. Les jeunes cadres comptent se positionner en récusant la légitimité historique mise en avant par les caciques de l’ex-parti unique. L’angle d’attaque est affûté : il faut rejeter cette béquille du pouvoir qui n’évoque pour le grand public que l’idée de « corruption ».

« Maintenant que la mafia est en prison, maintenant que ceux qui ont utilisé le parti à leur profit sont en cellule, le temps est venu de corriger l’Histoire et de trancher sur l’avenir du FLN », tance un membre du comité central. Les différents clans s’accordent malgré tout sur un point : pas question de reléguer la « jebha » aux livres d’histoire. « Le FLN de la guerre de libération appartient à l’ensemble du peuple, mais le FLN en tant que parti politique a un acte de naissance, clame, lyrique, Hamid Bendahmane. Il nous faut aujourd’hui consolider son indépendance et le mettre hors de portée des instructions venues d’en haut. »

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