Politique

Algérie : le FLN, un héritage encombrant pour Tebboune ?

Vainqueur des derniers scrutins locaux, le Front de libération nationale, qu’on donnait pour mort, reste la première force politique du pays. Mais ses performances électorales sont en net recul.

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Par - à Alger
Mis à jour le 11 décembre 2021 à 16:06

Lors d’un meeting du FLN à Alger, le 21 novembre 2021. © Billal Bensalem/NurPhoto/AFP

« Pour qui voulez-vous que je vote ? Nous devons notre indépendance au FLN, aucun autre parti n’a fait autant pour le pays. » En quelques mots, Fatma Zohra, cinquantenaire, résume l’état d’esprit de l’électeur type de l’historique Front de libération nationale (FLN). Un état d’esprit qui explique, en partie, pourquoi le FLN arrive systématiquement en tête des scrutins, comme lors des élections locales qui ont eu lieu fin novembre.

Qui vote pour le FLN ? « D’abord les milieux ruraux, où il a conservé son prestige d’artisan de l’indépendance et continue de séduire par son discours nationaliste », analyse pour Jeune Afrique le politologue Mohamed Hennad. « N’oublions pas que le FLN est bien ancré dans l’administration. C’est le parti qui donne le plus de chances aux opportunistes de se faire élire. Il est aussi manipulateur et magouilleur ; il est tantôt pour l’amazighité, tantôt pour l’arabité… »

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Bénéficiant d’une implantation ancienne et large, le vieux parti s’est beaucoup compromis avec l’ancien président Bouteflika, poussé à la démission en avril 2019 par le Hirak, après vingt ans de règne.

« Le FLN à la poubelle, au musée », scandaient chaque vendredi les manifestants. Même le président Tebboune, une fois calmée l’ardeur des hirakistes, a quelque peu pris ses distances avec le parti.

Certains pointent « la mauvaise gestion d’Abou Fadl El Baadji et son manque d’expérience »

« Nos militants sont disciplinés et nos structures bien organisées, explique Mohamed Amari, membre du Comité central. Ceux qui disent “le FLN à la poubelle” ou “au musée” ont une présence virtuelle sur Facebook où une force se structure contre notre parti pour l’évincer de la scène politique. On trouve sur certaines pages 1 million de vues et 50 000 partages et commentaires ! Si ces voix avaient un ancrage politique, elles iraient aux urnes et présenteraient des candidats. »

Le cadre du FLN estime légitimes les revendications des militants du Hirak en faveur d’une refonte du système politique, mais juge que « c’est au peuple de trancher ».

« Personne n’a le droit d’exclure le FLN, le RND ou quelque force politique et sociale. Nous allons aux urnes et si le peuple ne nous donne pas ses voix, c’est la disparition automatique », plaide-t-il, convaincu que sa formation aurait pu faire un meilleur score aux dernières élections si « sa direction actuelle était plus performante ».

Net recul

Si le faible taux de participation – 35,97 % à l’élection des Assemblées populaires communales (APC) et 34,39 % à celle des Assemblées populaires de wilaya (APW) – a mécaniquement favorisé le FLN, mieux implanté et structuré que les autres formations politiques, le Front a enregistré un net recul par rapport aux précédentes échéances électorales : pas plus de 2 000 sièges communaux et une majorité dans seulement 124 APC, contre 603 en 2017.

« C’est un net recul. Surtout si on prend en compte le fait qu’il y avait quelque 3 millions d’électeurs en plus et que le nombre de sièges à pourvoir était cette fois plus important au niveau des APC et des wilayas dont le nombre, à la faveur du dernier découpage territorial, est passé de 48 à 58 », commente Mustafa Kehliche, membre du Comité central et fervent opposant à Abou Fadl El Baadji, secrétaire général du FLN.

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Certains pointent « la mauvaise gestion d’Abou Fadl El Baadji et son manque d’expérience ». Mustafa Kehliche cite le cas de la wilaya de Djelfa, où le parti n’a pas présenté de liste dans une vingtaine de communes.

Le cadre dirigeant rappelle aussi que l’Autorité nationale des élections, l’organisme chargé de toute opération électorale et référendaire, a rejeté des dizaines de candidatures du FLN, dont celle de son secrétaire général, pour « soupçons de corruption ».

Le FLN compte une dizaine de détenus à la prison d’El Harrach

Selon lui, Abou Fadl El Baadji a évincé un grand nombre de noms qui étaient à l’origine du « succès des listes FLN » auparavant. Dans ce cas de figure, les électeurs traditionnels du FLN ont souvent préféré se rabattre sur les listes du RND, d’El Moustakbel ou des partis islamistes.

« Bourrage des urnes »

Et même si le poids du vieux parti demeure conséquent au Parlement, il a perdu en cours de route plus de la moitié de ses sièges. Le FLN dispose de 97 députés, sur 407 sièges pourvus, au terme du scrutin législatif anticipé du 12 juin 2021, contre 164 en 2017 et 220 en 2012. L’implication de ses cadres et ministres dans des affaires de corruption lui a été préjudiciable.

Le FLN compte une dizaine de détenus à la prison d’El Harrach, à la suite des affaires des biens mal acquis sous l’ère de Bouteflika. Pour le pouvoir actuel, qui veut se doter d’une légitimité à travers le renouvellement des institutions, l’ex-parti unique est devenu un héritage encombrant qu’on évite de mettre sous le feu des projecteurs.

Dans ce contexte, comment le FLN arrive-t-il à maintenir le cap ? Pour Hakim Belahcel, membre de l’instance présidentielle du Front des forces socialistes (FFS), parti essentiellement implanté en Kabylie, le FLN ne fournit pas d’effort particulier, il met simplement en route sa machine électorale.

Mustafa Kehliche estime que c’est « la faiblesse de la concurrence partisane » qui permet au FLN de dominer la scène politique

« On fait semblant de faire bouger les choses sans rien changer. Le parti a bien entendu un électorat fidèle. Il n’empêche que nous avons constaté de nombreux bourrages des urnes en sa faveur, ainsi qu’au profit du RND et d’El Moustakbel.

Le dispositif drastique et bureaucratique de la nouvelle loi électorale, que je qualifierais de catastrophique, ne pouvait pas permettre à une formation politique comme la nôtre de prétendre à plus de listes à l’échelle nationale. » En clair, le découpage aurait été fait sur mesure pour ouvrir la voie au FLN.

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Mustafa Kehliche estime que c’est plutôt « la faiblesse de la concurrence partisane » qui permet à son parti de continuer à dominer la scène politique. « Excepté le Front islamique du salut (FIS), dissous en 1992, aucune formation politique ne peut prétendre atteindre le niveau de notre vivier électoral. Certains mouvements n’ont qu’un ancrage régional. Le peuple a fini par découvrir que les partis islamistes utilisent la religion comme un fonds de commerce et les petits partis n’ont aucune activité en dehors des périodes électorales », assène-t-il.

Conflits internes

Selon lui, le vieux parti a néanmoins été affaibli par « le maintien d’un secrétaire général illégitime » et des dissensions internes. Car, explique-t-il, Abou Fadl El Baadji a été propulsé à la tête du FLN pour une durée de six mois avec pour mission de convoquer le congrès afin de plébisciter un nouveau leader, en remplacement de Mohamed Djemai, emprisonné en septembre 2019 pour « destruction de documents officiels ».

Dans le sillage de la fronde au sein du Comité central, plusieurs membres du bureau politique ont démissionné, tandis que d’autres ont été placés sous contrôle judiciaire à la suite d’une plainte déposée contre eux par l’actuelle direction pour « regroupement illicite, humiliation du drapeau national et incursion dans le siège du parti ».

« Dans ce contexte explosif marqué par notre recul aux élections, le recours à la justice pour trancher des conflits internes et le maintien d’une direction illégitime, le parti risque de perdre son leadership lors des prochaines échéances électorales si les choses ne changent pas au plus vite », prédit Mustafa Kehliche.