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Politique

Algérie : Abdelmadjid Tebboune, désormais seul maître du jeu

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Mis à jour le 14 janvier 2020 à 13h41
Le nouveau président algérien Abdelmadjib Tebboune lors de la cérémonie d'inauguration au palais présidentiel , le 12 décembre 2019.

Le nouveau président algérien Abdelmadjib Tebboune lors de la cérémonie d'inauguration au palais présidentiel , le 12 décembre 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Le décès inopiné d’Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée et homme fort du régime depuis la chute de Bouteflika, change la donne pour le nouveau président. Qui a décidé de jouer la carte de l’apaisement.

L’homme est loin d’être un inconnu. Ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme, de 2012 à 2017, Abdelmadjid Tebboune a eu la haute main sur des dossiers cruciaux tels que la construction des millions de logements sociaux promis par Abdelaziz Bouteflika, ou de la pharaonique mosquée d’Alger, pour un budget de 1,2 milliard d’euros, largement dépassé.

Il a aussi été cet éphémère Premier ministre qui, entre mai et août 2017, a tenté de limiter l’influence des patrons du privé dans la conduite des affaires publiques. Sans succès. Il sera sèchement débarqué pour crime de lèse-président : avoir rencontré en catimini à Paris le Premier ministre français sans avoir obtenu l’autorisation de Saïd, le frère-conseiller d’Abdelaziz Bouteflika.

Stratège

Lors de son bref passage à la tête du gouvernement, Tebboune a laissé l’image d’un politique capable de coups d’éclat, prêt à mener des guerres éclair. Un stratège qui peut se murer dans le silence deux ans durant pour préparer un retour gagnant… à El Mouradia.

Élu président de la République le 12 décembre 2019 au terme d’une élection largement contestée, il a cinq ans pour faire ses preuves et convaincre, dans un contexte des plus défavorables, entre crise économique et perspective de chaos à la frontière libyenne. D’ailleurs, ses premiers pas au palais d’El Mouradia s’analyseront d’abord à l’aune de ses relations avec l’institution militaire, colonne vertébrale du pouvoir depuis 1962. Que celle-ci en soit arrivée à sommer Abdelaziz Bouteflika de remettre sa démission – et à obtenir celle-ci – illustre son poids politique.

Pour Abdelmadjid Tebboune, la donne a brutalement changé quelques jours après son investiture. Le 23 décembre, une crise cardiaque emporte le chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah, dit AGS. Homme fort du régime depuis la chute de Bouteflika en avril, il aura joué un rôle majeur dans l’élection.

C’est lui qui a écarté à la dernière minute l’option Azzedine Mihoubi, du Rassemblement national démocratique (RND), favori d’une partie du commandement de l’armée. La veille du scrutin, à 23 heures, le candidat reçoit le coup de fil d’un haut responsable militaire, qui siffle la fin de la partie. AGS a opposé son veto à une victoire du RND. L’armée appuie finalement Tebboune.

Libération des détenus d’opinion

La disparition du protecteur du nouveau président rebat les cartes. Elle reconfigure les rapports d’El Mouradia avec les Tagarins, quartier d’Alger où se trouve le ministère de la Défense. Premier signe de cette nouvelle donne : le poste de vice-ministre de la Défense n’a pas été pourvu dans le gouvernement, pourtant pléthorique, qu’a présenté le Premier ministre, Abdelaziz Djerad, le 2 janvier. Volonté de l’armée de se retirer progressivement de la scène politique ou absence de consensus pour désigner le successeur de Gaïd Salah, qui occupait cette fonction depuis septembre 2013 ?

Toujours est-il que Saïd Chengriha, qui assure l’intérim à la tête de l’état-major, ne siège pas dans le nouvel exécutif. À l’heure où nous publions, ce militaire de 74 ans n’était pas confirmé comme titulaire du poste. Plus pondéré qu’AGS, davantage politique et surtout moins clivant, a fortiori dépourvu de volonté d’influence sur les décisions, Chengriha pourrait être l’homme de l’apaisement entre la présidence et la grande muette.

D’autant que s’amorce en coulisses le retour de la règle de collégialité dans la prise de décision au sein de l’armée. L’influence prise par Gaïd Salah depuis sa nomination à l’état-major en 2004 conjuguée à son caractère intransigeant a fait voler en éclat cet usage qui avait prévalu dans l’institution militaire pendant trois décennies.

Des manifestants portent des photos de détenus politiques dans les rues d'Alger pour rejeter l'élection présidentielle et protester contre le gouvernement, le 27 décembre 2019.

Des manifestants portent des photos de détenus politiques dans les rues d'Alger pour rejeter l'élection présidentielle et protester contre le gouvernement, le 27 décembre 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Contrairement à Bouteflika, Tebboune n’a aucune revanche à prendre sur l’armée. Il ne nourrit ni rancœur ni ressentiment à l’égard des haut gradés. C’est une rupture majeure tant l’ancien raïs entretenait des relations conflictuelles, parfois exécrables, avec les généraux, allant jusqu’à exacerber les tensions entre eux pour se maintenir au pouvoir, et à démanteler les services d’intelligence sous le prétexte de les restructurer. Arguant de la nécessité d’instaurer un État civil, l’ex-président s’était engagé à faire rentrer l’armée dans les casernes. Avant d’en confier les clés à Gaïd Salah, qui fit la démonstration, en 2019, que les généraux demeuraient seuls faiseurs – ou défaiseurs – de président.

S’il est encore trop tôt pour mesurer l’étendue des conséquences politiques du décès d’AGS, sa disparition libère Tebboune du boulet des détenus d’opinion. Intransigeant, l’ancien chef de l’armée avait rejeté les demandes de remise en liberté des personnes incarcérées pour leur activisme dans le Hirak ou pour leur opposition à la présidentielle du 12 décembre, pour avoir brandi le drapeau berbère ou critiqué l’armée et son rôle prépondérant dans la prise de décision politique ou judiciaire.

Sur ce dossier, Tebboune a aujourd’hui les coudées franches. Le 2 janvier, la libération de 76 prisonniers est le signe d’une volonté d’apaisement. Une source proche du nouveau gouvernement nous confie que « tous les détenus d’opinion auraient dû être libérés après l’investiture. Puis a éclaté la polémique sur la justice aux ordres, « la justice du téléphone ». Des instructions ont été données pour ralentir le rythme des libérations. À terme, tous les détenus injustement incarcérés seront relâchés. »

Lakhdar Bouregaâ lors de sa sortie de prison, à Alger, le 2 janvier 2020.

Lakhdar Bouregaâ lors de sa sortie de prison, à Alger, le 2 janvier 2020. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Dialogue avec le Hirak

Autre legs empoisonné de l’ère AGS : un antagonisme avec le Hirak poussé à son paroxysme. C’est peu dire que les intrusions intempestives du défunt chef d’état-major dans le débat public et ses déclarations incendiaires ont contribué à souffler sur les braises de la contestation. Depuis le début de l’année, des conseillers et émissaires de Tebboune s’emploient à envoyer des messages apaisants, multipliant les rencontres discrètes avec des membres de l’opposition et des figures du mouvement populaire. La nouvelle présidence veut convaincre de sa disponibilité à entamer un dialogue, voire une concertation.

Pour l’heure, l’hostilité et la défiance demeurent fortes. « C’est bien beau de se voir et d’échanger, mais aucune feuille de route n’a été établie. On navigue dans le flou, l’approximation et l’improvisation », nous confie un dirigeant de l’opposition. Pour combler le déficit de légitimité populaire avec lequel il entame son mandat, Tebboune devrait, selon son entourage, rapidement lancer de nouvelles passerelles en direction du Hirak et de l’opposition. Il y a urgence.

La désignation, le 8 janvier, du professeur Ahmed Laraba à la tête du comité d’experts qui planche sur la révision constitutionnelle a été accueillie avec scepticisme. Car ce même Laraba avait déjà été l’artisan de la réforme de 2016, alors missionné par Ahmed Ouyahia, ancien Premier ministre, condamné à la fin de 2019 pour des faits de corruption.

La composition du gouvernement Djerad a aussi fait grincer des dents. Onze de ses 39 membres ont déjà participé à l’exécutif sous Bouteflika. Belkacem Zeghmati, ministre de la Justice donné partant, est finalement maintenu. Signe pour certains que le deep state – « l’État profond » – algérien conserve ses prérogatives en dépit de la nouvelle configuration. Une mauvaise nouvelle pour Abdelmadjid Tebboune, particulièrement attendu sur le volet des libertés.

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