Économie

Algérie : la « crise des patates », simple partie émergée de l’iceberg ?

Avec environ 5 millions de tonnes de pommes de terre produites chaque année, l’Algérie fait partie des vingt plus gros producteurs du monde…mais se retrouve aujourd’hui dans l’obligation d’en importer. Une situation révélatrice des failles de l’économie du pays.

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Mis à jour le 1 décembre 2021 à 10:49

Le prix du kilo de pommes de terre a plus que doublé en l’espace de quelques mois, passant de 60 dinars (0,42 euro) à 140 dinars. © PASCAL GUYOT / AFP

La pomme de terre, qui constitue un élément essentiel de l’alimentation des Algériens, a vu son prix plus que doubler en l’espace de quelques mois, passant de 60 dinars (0,42 euro) à 140 dinars le kilogramme. Un prix exorbitant sachant que le Smic dans le pays est inférieur à 20 000 dinars (130 euros) par mois. Ce qui revient à dire qu’une heure de travail, pour les habitants les plus modestes, ne suffit pas à acheter un kilo de pommes de terre.

L’augmentation du prix de cette denrée illustre l’existence d’une crise bien plus profonde. L’Algérie est en effet touchée par une vague d’inflation, qui a atteint 5,6 % en juin, comme l’a indiqué lors d’une allocution au Parlement Aïmene Benabderrahmane, ministre des Finances et chef du gouvernement depuis le 30 juin. Un taux en hausse de 3,4 points par rapport à l’année dernière, ce qui dérégule la politique économique d’Alger.

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Pour apaiser la colère de la population, le ministre du Commerce, Kamel Rezig, a évoqué au début du mois de novembre sur les ondes de Radio Algérie le recours exceptionnel aux importations ainsi que la mise en place d’opérations de vente de pommes de terre directement aux consommateurs pour un prix fixe de 50 dinars le kilo.

Selon le ministre, il s’agit là d’« une mesure exceptionnelle pour répondre à la demande du marché ».

15 milliards de dollars par an

Outre ces aides ponctuelles et ciblées, le gouvernement a annoncé le 17 novembre mettre fin aux subventions sur les produits de base. C’est précisément l’article 187 de la loi de finance pour l’année 2022 qui explicite ce changement.

La levée des subventions concernera au total douze produits de grande consommation : eau potable, pain, semoule, farine, lait en sachet, huile de soja, électricité, essence, gazole, GPL, gaz butane et gaz de ville.

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Pour justifier cette décision, le Premier ministre a mis en cause le coût trop important de ces subventions, qui s’élèvent à plus de 15 milliards d’euros par an. L’exécutif a toutefois indiqué remplacer le système actuel par une aide financière directe, plus ciblée, versée aux foyers les plus démunis.

La faute aux « spéculateurs » ?

Dans l’épineux dossier de la pomme de terre, le responsable du Conseil interprofessionnel de la filière des solanacées a pointé du doigt le ministre du Commerce, lui reprochant son « autoritarisme » à la suite de la fermeture « abusive » de dix-sept magasins de stockage.

Le ratio hectare par habitant est le plus faible du Maghreb

L’État a motivé cette décision en indiquant que ces chambres froides étaient « illégales » et qu’elles auraient servi à stocker des denrées afin de faire grimper les prix, une accusation régulièrement portée par Alger, qui dénonce l’action de spéculateurs dans le domaine agroalimentaire.

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Pour faire face à ces « spéculateurs », un projet de loi prévoit des peines pouvant aller jusqu’à trente ans de prison.

Manque de terres cultivables

Selon les dernières données de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), l’Algérie – plus grand pays africain et dixième mondial sur le plan de la superficie – dispose de seulement 8,5 millions d’hectares exploitables pour l’agriculture. Une surface qui équivaut à moins de 4 % du territoire national, puisque ce dernier comprend une très vaste zone saharienne en grande partie non cultivable.

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L’Algérie est le premier pays africain en matière de sécurité alimentaire

Comme le précise le rapport de synthèse sur l’agriculture en Algérie publié par des enseignants-chercheurs de l’Académie d’agriculture de France (AAF), « le ratio hectare par habitant est le plus faible de la région Maghreb : 0,19 hectare pour l’Algérie, contre 0,45 ha pour la Tunisie et 0,27 ha pour le Maroc ».

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Pourtant, contrairement à ce que pourrait porter à croire ce constat, en octobre 2021, le pays des Fennecs a été classé par le PAM (Programme alimentaire mondial des Nations unies) premier pays africain en matière de sécurité alimentaire.

En effet, le taux de personnes sous-alimentées en Algérie demeure inférieur à 2,5 % de la population. Une proportion comparable à la majorité des pays européens, des États-Unis, du Canada, de la Russie de la Chine, du Brésil ou de l’Australie.

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Selon la même source, les pays les plus atteints par la sous-alimentation sont la Centrafrique, la Somalie, le Congo, la RDC, et Madagascar avec plus de 35 % de leur population concernée.

Malgré les avantages dont dispose naturellement l’Algérie, la sécheresse et le manque de lieux de stockage ont significativement impacté le secteur agroalimentaire. Deux obstacles qui ont augmenté les coûts donc les prix de vente.

Une détérioration progressive

Le pays, en crise économique depuis 2018, a vu sa situation s’aggraver avec la pandémie de Covid-19. En 2020, le PIB a diminué de 6 %, et 14 % de la population est au chômage. Une proportion qui va continuer à augmenter, pour atteindre 19% de la population en 2026, d’après les estimations du Fonds monétaire international.

Taux de chomage en Algérie de2012 à 2026 © Taux de chômage en Algérie de 2012 à 2026. Source : FMI

Taux de chomage en Algérie de2012 à 2026 © Taux de chômage en Algérie de 2012 à 2026. Source : FMI

Toutefois, la hausse des prix des hydrocarbures devrait permettre d’atténuer les effets de la crise, puisque les ressources extractives contribuent à 45 % du budget de l’État et représentent 95 % de l’apport en devises, d’après le dernier rapport de la Direction générale des douanes algériennes.

Mais, si l’Algérie est le deuxième producteur de pétrole africain (avec 14 milliards de barils de réserves de pétrole selon le rapport de Rystad Energy) et le septième exportateur mondial de gaz, le manque d’investissements dans le secteur a rendu certaines infrastructures obsolètes. La perte en productivité s’évaluerait à 400 000 barils par jour.