Politique

Algérie : face aux pénuries, haro sur les « spéculateurs »

Alors que de nombreux produits de base, en particulier alimentaires, manquent depuis déjà plusieurs mois, les autorités ont déclaré la guerre aux contrebandiers, accusés de provoquer le phénomène ou du moins de l’amplifier. Les arrestations se multiplient.

Mis à jour le 17 octobre 2022 à 12:47

Vendeurs de fruits et légumes à Alger. © XINHUA/ZUMA/REA

« L’Algérien est tout le temps en train de courir derrière un sachet de lait, un sac de semoule, un bidon d’huile ou quelques kilos de pommes de terre. Quand un produit revient sur le marché, c’est un autre qui manque… », se désole Khaled, enseignant du primaire rencontré à la sortie d’une supérette. L’homme résume parfaitement ce que vit l’Algérie ces dernières années, entre pénuries et crises cycliques.

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La hausse vertigineuse des prix et la tension sur certains produits a rendu la situation suffisamment préoccupante pour pousser le président Abdelmadjid Tebboune à réunir autour d’une même table, le mardi 11 octobre, le Premier ministre, les ministres de l’Intérieur, de la Justice, des Finances, de l’Agriculture, du Commerce et du Transport, ainsi que tous les responsables des organes de sécurité. Objectif : étudier l’état actuel du marché, « les perturbations dans la distribution de certains produits de consommation » et établir « le diagnostic du dysfonctionnement », selon les termes du communiqué de la Présidence.

Au cours d’un précédent Conseil des ministres, le président Tebboune avait déjà exhorté le gouvernement à travailler dans le but de « garantir la stabilité et la disponibilité des produits alimentaires, notamment ceux qui sont subventionnés, tout en luttant contre la spéculation sous toutes ses formes ».

« Déstabilisation de l’État »

Pour les membres du gouvernement d’Aïmene Benabderrahmane, les coupables de cette instabilité du marché sont tout désignés et un doigt accusateur est pointé vers « les spéculateurs et les milieux de la contrebande organisée ». Abderrachid Tabi, le ministre de la Justice et Garde des sceaux, qui s’exprimait sur le sujet le 6 octobre, a accusé des « groupes organisés œuvrant à la déstabilisation de la société et des institutions de l’État » d’être derrière ces dysfonctionnements.

Des groupes occultes et des « réseaux de spéculateurs qui s’adonnent à des actes de contrebande sur les frontières est et ouest » seraient donc « à l’origine du phénomène de la spéculation illicite et de la pénurie de certains produits de large consommation ». Pour le ministre de la Justice, la spéculation illicite est passée à un « autre stade qui dépasse la flambée des prix ». C’est désormais « un acte organisé visant la déstabilisation directe de l’État » et, de ce fait, elle est désormais un crime traité au niveau du service de lutte contre le terrorisme et le crime organisé.

Logiquement, cette volonté de l’État de lutter fermement contre ce phénomène de spéculation s’est traduite sur le terrain judiciaire par la promulgation de la loi 15-21 du 28 décembre 2021, qui prévoit l’application de peines très sévères pouvant aller jusqu’à « trente ans de prison et la réclusion à perpétuité si le forfait est commis dans le cadre d’un groupe organisé ». Les spéculateurs sont avertis : la loi punit « tout stockage ou réunion de biens ou marchandises visant à provoquer une pénurie ou une perturbation des approvisionnements au niveau du marché et toute hausse ou diminution artificielle des prix des biens ou marchandises ou des billets de banque de manière directe ou indirecte ou par le biais d’intermédiaire ou le recours à des moyens électroniques ou toutes voies ou moyens frauduleux quelconques ».

Plusieurs années de prison ferme

Sur le terrain, depuis des mois, c’est une véritable guerre qui est menée par les différents services de la gendarmerie nationale, comme le Détachement spécial d’intervention (DSI) et les Sections de sécurité et d’intervention (SSI), ainsi que les gardes-frontières. Enquêtes approfondies, contrôles inopinés sur certains axes routiers et descentes dans les entrepôts et magasins appartenant à des grossistes et des détaillants à travers le territoire national.

Dans un récent bilan de la lutte contre la spéculation et le crime économique, un communiqué du Commandement de la gendarmerie nationale (CGN) faisait état de 3 691 affaires liées à la spéculation et à la contrebande impliquant 5 694 individus traitées durant les neuf mois de l’année en cours.

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Accusées de crime économique organisé, de détournement de produits de large consommation et de pratiques commerciales frauduleuses, 1 117 personnes auraient été placées en détention provisoire. De très grandes quantités, se chiffrant en milliers de tonnes ou de litres de divers produits tels que la semoule, la farine, le blé tendre, le blé dur, le lait en poudre, l’huile de table, les pâtes alimentaires ou bien encore les têtes de bétail, ont été saisies par les services de sécurité.

Le début du mois d’octobre a également vu les premières sanctions pénales tomber. Une trentaine d’individus accusés d’actes de spéculation illicite a été présentée devant les juges à travers le territoire national et des peines allant de huit à douze ans de prison ferme ont été prononcées à l’encontre de 10 d’entre eux. Chaque jour, des communiqués des différents services de sécurité annoncent des arrestations de « spéculateurs » par dizaines. La guerre est déclarée.