Politique

Algérie : Abdelmadjid Tebboune, « l’État, c’est moi ! »

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 29 novembre 2021 à 12:25

Abdelmadjid Tebboune le lendemain de son élection à la présidence, le 13 décembre 2019, à Alger. © Louiza Ammi/ABACAPRESS.COM

Deux ans après son accession au pouvoir, le président algérien est tout feu tout flamme : il s’est remis du Covid, a déployé une diplomatie offensive et a éteint la contestation de la rue. Au point d’envisager un second mandat ?

Cette victoire à la présidentielle, Abdelmadjid Tebboune n’y croit plus vraiment lorsque la campagne électorale s’achève en ce début de décembre 2019. Même son équipe et ses plus proches collaborateurs se sont laissés emporter par la désillusion et le désenchantement.

À la veille du scrutin, on disait l’affaire pliée. L’institution militaire que dirige d’une main de fer Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, s’est choisi un autre champion.

Abdelmadjid Tebboune ne sera donc pas le candidat qui succèdera à Abdelaziz Bouteflika, chassé du pouvoir en avril 2019 par le Hirak. Mais un retournement de situation va changer le cours de son destin et sans doute celui de son pays.

Le général Wassini Bouazza, ancien patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), aujourd’hui en prison, lance une campagne médiatique pour salir Tebboune et pèse de tout son poids pour favoriser la candidature de Azzedine Mihoubi, qui passe du statut d’outsider à celui de candidat de l’armée.

Noureddine Bedoui, Premier ministre à l’époque, instruit les préfets pour faire élire Mihoubi. Bref, Mihoubi au palais d’El-Mouradia, c’est comme si c’était fait. Informé de l’opération, Gaïd Salah pique une colère noire et oppose son véto.

On pensait qu’il allait connaître presque le même sort que son prédécesseur, perclus par la maladie. Il n’en sera rien

Le 12 décembre, l’ancien Premier ministre est porté à la présidence de la République au terme d’un scrutin largement boycotté par les électeurs. Mais avec le concours et l’appui de Gaïd Salah, qui disparaîtra le 23 décembre.

Bilan miraculeux

Candidat peu préparé à la fonction, président mal élu, commandant en chef des armées qu’on dit otage de l’état-major, chef de l’État souffrant d’un déficit de légitimité qu’il traîne comme un boulet, Tebboune entame son mandat sous de mauvais auspices. À l’heure où il boucle ses deux années au palais d’El-Mouradia, son bilan n’en apparaît que plus miraculeux.

Le premier miracle est d’être sorti indemne d’une épreuve vécue comme un chemin de croix, à l’automne 2020, et qui aurait pu lui être fatale. Tombé gravement malade des suites d’une infection au Covid-19, Tebboune se fait soigner en Allemagne, où il passe de longues semaines de convalescence.

De son aveu même, il doit la vie à son évacuation rapide vers une clinique allemande et à sa prise en charge par des équipes médicales dont il loue aussi bien les compétences que le dévouement.

La maladie et le long rétablissement qui l’ont tenu éloigné du pays auraient pu durablement affaiblir l’homme de 76 ans. Il n’en sera rien. On pensait qu’il allait connaître presque le même sort que son prédécesseur, paralysé par la maladie, cloué sur un fauteuil roulant et otage d’une caste qui gouverne à sa place mais avec son assentiment.

On a glosé sur sa capacité à assumer ses fonctions et évoqué l’éventualité qu’il écourte son mandat pour une transition ordonnée et contrainte. Mais il est revenu de cette épreuve comme on échappe du purgatoire.

Totalement guéri, Tebboune est un président en forme. Il ne fume plus, a adopté une nouvelle hygiène de vie, pris du poids et de l’assurance. À le voir et à l’entendre lors des interviews qu’il donne à la presse, l’idée qu’il a frôlé la mort, comme il l’a avoué à l’un de ses visiteurs, paraît invraisemblable.

Un retournement tel que l’homme pourrait aujourd’hui caresser le projet d’un nouveau bail au palais d’El-Mouradia. Un nouveau mandat ? Trop tôt pour en parler. Mais pas interdit d’y penser.

Tebboune, otage des généraux ? Personne ne peut dire quel président il aurait été si Ahmed Gaïd Salah, le véritable homme fort du pays après la chute de Bouteflika, était encore en vie.

Les services secrets ont été placés sous mon contrôle, ils ne sont plus sous l’autorité des militaires »

Mais aujourd’hui, pas question de donner le sentiment qu’il est l’homme lige de l’armée, la façade civile d’un régime militaire : « C’est moi qui ai nommé le chef de l’armée. En plus de la fonction de président, j’ai celle de ministre de la Défense, martèle-t-il dans une interview accordée début novembre à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Les services secrets ont été placés sous mon contrôle, ils ne sont plus sous l’autorité des militaires. »

Manière d’affirmer qu’il n’est pas un président au rabais, que son autorité n’est pas sujette à caution, qu’il n’existe pas de tensions ou de divergences avec les militaires, bien au contraire puisqu’il partage ses prérogatives avec eux.

Une façon, surtout, de battre en brèche l’idée qu’il doit son élection au coup de pouce des généraux. Deux ans après son arrivée au pouvoir, une lente mais inexorable mutation s’est opérée dans les rapports entre la présidence et l’institution militaire.

Les relations entre Tebboune et Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’armée, sont bonnes. Contrairement à son prédécesseur, Chengriha n’est pas intrusif dans le champ politique, n’occupe pas une place prépondérante dans les prises de décision, bien qu’il n’hésite pas à s’inviter dans les débats publics sur la situation intérieure ou sur des questions liées à la politique étrangère ou à la diplomatie.

« Force de frappe »

La mue s’opère aussi au niveau international. Si son prédécesseur était fantomatique et aphone, Tebboune, lui, est le président de la parole retrouvée. Le ton est intransigeant, martial, sec, solennel, offensif. Il se plait à affirmer que l’Algérie est « une force de frappe reconnue dans le monde entier », au risque de s’attirer les railleries de ses compatriotes.

Ce nouveau ton, Tebboune l’adopte d’abord à l’égard du voisin marocain, avec lequel il décide de rompre les relations diplomatiques. Bouteflika était effacé, inexistant sur le dossier du Sahara occidental et dans les relations avec le voisin de l’ouest. Tebboune remet la question au cœur des priorités nationales et de la diplomatie algérienne.

Que ce soit avec le Maroc ou avec la France, l’enjeu est, aussi, de compenser un déficit de légitimité populaire

Et n’hésite pas à affirmer que son pays ne redoute pas une confrontation armée. La mort de trois citoyens algériens début novembre, tués lors d’un bombardement attribué à un drone marocain, aura été le point culminant de cette escalade aux accents guerriers. Les incendies qui ont ravagé la Kabylie à l’été 2021, qu’Alger impute à des forces soutenues par Rabat, avaient ouvert la voie à cet engrenage entre les deux pays.

Même ton, même détermination vis-à-vis de la France, avec laquelle les relations se sont tendues depuis les propos de Macron sur le « système politico-militaire » algérien, tenus fin septembre. Là encore, Tebboune se montre intransigeant et inflexible à l’égard de son homologue français et rappelle son ambassadeur à Paris.

Que ce soit avec le Maroc ou avec la France, l’enjeu est, aussi, de compenser un déficit de légitimité populaire. Tebboune veut redorer le blason terni de la diplomatie algérienne et parler d’égal à égal avec les dirigeants étrangers.

Il ne fera pas le premier pas avec Macron, interdit aux avions français le survol du territoire algérien, ne lâche rien sur la question des crimes coloniaux et se pose en défenseur acharné de la souveraineté algérienne.

À certains égards, Tebboune marche dans les pas d’un Houari Boumédiène en revenant aux fondamentaux de la diplomatie algérienne : l’antagonisme avec le Maroc et la tension avec cette France qui ne veut toujours pas reconnaître ses torts passés sont une manière de rassembler les Algériens autour de leur président.

Sur le terrain politique et social, le président a serré la vis. « Le Hirak, c’est moi », semble maintenant dire Tebboune. Le soulèvement, la révolution, la contestation, tout cela est fini. La répression et les emprisonnements pour des faits s’apparentant à des délits d’opinion ont certes terni les deux premières années de son mandat, mais ils lui ont aussi permis d’ouvrir un nouveau chapitre de sa présidence : la rue est désormais neutralisée.

Les deux partis FLN et RND qui constituaient l’armature de l’ancien régime sont démonétisés, décrédibilisés, et les formations d’opposition sont également laminées. La nouvelle Algérie promue par Tebboune est un régime ultra-présidentiel où le poids du gouvernement et le contre-poids de l’Assemblée populaire nationale (APN) et de la presse s’effacent devant celui du chef de l’État.

Second mandat ?

Sa présidence a commencé avec la chute des cours du pétrole, qui constitue la principale ressource en devises du pays. Leur remontée est une bouée de sauvetage providentielle. Le spectre d’une crise financière et l’éventualité d’un recours aux financements extérieurs semblent maintenant s’éloigner.

Malgré la pandémie de Covid-19, le gouvernement dispose maintenant des ressources pour faire face à la grave crise économique que traverse le pays. Du moins pour atténuer les effets du marasme et acheter la paix sociale, comme avec l’augmentation du Smic, passé en avril 2021 de 18 000 à 20 000 dinars (de 115 à 126 euros).

« Je ne suis pas celui qui s’éternisera au pouvoir », confiait Abdelmadjid Tebboune à l’un de ses visiteurs peu de temps avant les législatives de juin 2021. Rien ne dit, au vu de sa reprise en main de l’appareil d’État, qu’il ne se laissera pas tenter par un nouveau mandat d’ici l’élection de 2023.

Gros coup de froid avec la France

Début novembre, dans un entretien au journal allemand Der Spiegel, Abdelmadjid Tebboune affirme qu’il ne fera pas le premier pas pour détendre les relations avec le président français Emmanuel Macron. Ce dernier saisit la balle au bond en regrettant dans la foulée les polémiques avec l’Algérie et en affirmant son grand respect pour la nation algérienne, son histoire et sa souveraineté. Il invite Tebboune à prendre part à la conférence sur la Libye, organisée à Paris le 12 novembre. Alger préfère envoyer son chef de la diplomatie, Ramtane Lamamra. Ces deux petits pas suffiront-ils à réchauffer l’atmosphère entre les deux capitales ? Rien n’est moins sûr, le fossé s’étant considérablement creusé depuis le début de l’automne et le rappel de l’ambassadeur d’Algérie à Paris. Les deux chefs d’État ne se parlent même pas au téléphone. La prochaine élection présidentielle en France, où l’immigration, le passé colonial, ainsi que les relations avec l’Algérie sont déjà des thèmes majeurs de la campagne, n’est pas vraiment propice à la détente.