Le Maroc pays d’accueil du cinéma mondial, un rêve à l’épreuve des islamistes

Scène du film "Ali Baba et les 40 voleurs" de Pierre Aknine, tournée dans le sud du Maroc. © Centre cinématographique marocain (CCM)

Le royaume veut attirer les tournages de films étrangers. Mais sa volonté est confrontée à un manque d'incitations fiscales et aux atteintes à la liberté artistique sous le gouvernement islamiste.

Quel est le point commun entre les séries Games of Thrones, Prison Break et Homeland ? Facile : elles ont toutes été tournées au Maroc – du moins plusieurs de leurs épisodes. Ces 40 dernières années, le royaume est devenu l’un des principaux sites de tournage dans le monde, qu’il s’agisse de cinéma ou de télévision, de gros ou de petits budgets. En moyenne, 70 productions sont tournés au Maroc chaque année, lesquelles rapportent environ 43 millions de dollars aux caisses de l’État. Stabilité politique, diversité des décors, main d’oeuvre abordable… Le royaume a de nombreux atouts pour séduire les producteurs étrangers.

C’est pour faire la promotion de cette image que la Fondation du festival du film de Marrakech, présidée par le frère du roi, le prince Moulay Rachid, a invité, du 2 au 6 décembre, une vingtaine de producteurs et de cinéastes américains à visiter plusieurs villes afin de leur présenter des lieux de tournage. Ceux-ci représentaient des sociétés aussi diverses que Comcast, Fox TV, NBC universal, Twentieth Century Fox, Disney ou encore Netflix.

« Certains connaissent le Maroc car ils avaient déjà participé à des tournages sur place. Mais ils avaient besoin d’avoir une vue globale sur toutes les infrastructures », témoigne Sarim Fassi Fihri, directeur du Centre cinématographique marocain (CCM).

 

Manque d’incitations financières

En réalité, le pays devient de moins en mois concurrentiel face à des destinations européennes qui accordent des dégrèvements fiscaux aux productions étrangères (tous les pays européens le font, à part la Suisse) et le royaume ne peut plus se limiter à vendre sa longue tradition d’accueil de tournages étrangers. De Mektoub de J. Pinchon et Daniel Quintin, tourné à Tanger en 1919 au Diamant du Nil de Lewis Teague, en passant par Othello d’Orson Welles en 1952 ou L’Homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcok en 1955, le Maroc est présent depuis longtemps sur la scène cinématographique mondiale grâce à ses décors diversifiés, mais il peine à vraiment intéresser financièrement les producteurs. 

« Bizarrement, mon concurrent direct et le moins visible est le Royaume-Uni. Les producteurs préfèrent se faire facturer à Londres en raison de la carotte fiscale dont ils bénéficient là-bas, plutôt que de viser des pays leur offrant une diversité des décors », se désole Fassi Fihri.

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Une scène de la série "American Odyssey" tournée en 2014 dans le sud du Maroc. © CCM

Dans la loi de Finances 2016, le CCM a cependant pu introduire une clause accordant 20% de ristourne aux producteurs étrangers sur leurs investissements au Maroc. Mais son décret d’application tarde à voir le jour sous le gouvernement des islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD).

Le CCM et le ministère de la Communication dont il relève – anciennement dirigé par Mustapha El Khalfi (PJD) – n’avaient pas la même lecture du texte. « Le ministre ne voulait nous soutenir que si ces films donnaient une image positive de notre culture et de notre géographie », a confié le directeur du CCM au site Médias24, mercredi 7 décembre. « Pour lui (l’ancien ministre, NDLR), les producteurs étrangers doivent s’engager à programmer leurs films dans les plus grands festivals mondiaux et spécifier qu’ils ont été tournés au Maroc. Ce qui est impossible techniquement « , poursuit le directeur du CCM.

Poussée conservatrice

Pour résumer, les incitations fiscales en faveur des productions étrangères au Maroc ont été conditionnées à une certaine vision de « l’art propre », concept cher aux islamistes. Et en la matière, le gouvernement de Abdelilah Benkirane n’en est pas à son coup d’essai. Depuis son arrivée au pouvoir, en novembre 2011, de grandes polémiques sont nées suite à la censure imposée à certains films jugés outrageux à la religion ou à la morale, à l’instar du péplum biblique Exodus  dont le réalisateur Ridley Scott a été obligé de couper une scène représentant Dieu pour permettre à son film d’être projeté au Maroc en 2014. Much Loved du réalisateur marocain, Nabil Ayouch, a quant à lui été carrément interdit par le ministère de la Communication en mai 2015, avant même qu’il ne soit programmé dans les salles.

L’image du Maroc en a été écornée, même si des responsables du cinéma marocain y répondent avec le langage des chiffres en assurant que le nombre de productions étrangères au Maroc n’a pas baissé pour autant. « Ce sont des épi-phénomènes qui n’ont pas remis en question l’attractivité du Maroc « , se défend Sarim Fassi Fihri. 

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"American Sniper" de Clint Eastwood a été tourné entre Rabat et Casablanca en 2014. © CCM

Baisse des investissements étrangers ?

En mars dernier, la presse marocaine avait pourtant rapporté que les sommes investies par les producteurs étrangers au Maroc avaient connu une baisse significative entre 2014 et 2015, passant de 1,16 milliard de dirhams à 336,4 millions, conséquence selon elle, de la censure pratiquée par le gouvernement islamiste et le CCM. Ce dernier s’était alors fendu d’un communiqué dénonçant une lecture erronée des chiffres. Pour lui, les statistiques sur les investissements étrangers n’étaient pas fiables jusqu’à la fin 2014, date à laquelle le nouveau directeur, Sarim Fassi Fihri, a été nommé. « Elles étaient calculées sur la base de montants surestimés communiqués par les producteurs étrangers à l’appui de leur demande d’autorisation de tournage. Aucune vérification n’était faite de ces déclarations, ni à priori, ni à postériori « , explique le directeur du CCM.

Depuis début 2015, tout producteur désirant tourner au Maroc doit fournir une attestation du chiffre d’affaires réalisé au Maroc à la fin de son tournage, document qui doit être délivré par son établissement bancaire au Maroc. Si le CCM a serré la vis de cette manière, c’est aussi pour permettre aux cinéastes étrangers de bénéficier des avantages fiscaux qu’il leur a promis, selon la loi de Finances 2016. « Je reste optimiste quant à l’aboutissement du décret d’application. Le Maroc est en pleine campagne de promotion de l’industrie cinématographique et le gouvernement est conscient de ses implications sur son économie « , assure le directeur du CCM.

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Une autre scène de "American Sniper", réalisé par Clint Eastwood. © CCM

Ouarzazate, Hollywood du Maroc

Outre les rentrées de devises, et la promotion indirecte de l’image du pays, les investissements cinématographiques étrangers sont de grosses machines de recrutement local. Chaque tournage crée au moins plusieurs centaines d’emplois dans la région où il a lieu. Et chaque fois que le réalisateur d’un blockbuster pose ses caméras à Ouarzazate, aux frontières du désert de l’Atlas, ce sont même des milliers d’emplois qui sont assurés. En plus d’une nature contrastée offrant à la fois des cimes enneigées et des surfaces désertiques à perte de vue, la ville offre à ses hôtes les décors bibliques laissés par Martin Scoresese lorsqu’il a tourné La dernière tentation du Christ en 1988, ou encore ceux de Kingdom of Heaven de Ridley Scott (2004).

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Le péplum "Prince Of Persia" de Mike Newell. © CCM

D’autres villes comme Marrakech, Rabat et Casablanca attirent des cinéastes du monde entier : grâce à des films dotés de gros budgets, les Indiens et les Chinois commencent eux aussi à délocaliser leurs tournages. Ainsi, le royaume a accueilli cette année Jgga Jasoos, une grosse production bollywoodienne qui avait également tourné des scènes en Thailande et en Afrique du Sud, avec comme acteurs vedettes, Katrina Kaif et Ranbir Kapoor.

Le Maroc veut ainsi diversifier et dynamiser le marché du film sur son territoire. Mais il ne pourra réellement y arriver que lorsqu’il tiendra ses promesses d’incitations fiscales, tout en protègeant la liberté artistique face aux assauts du conservatisme islamiste.

 

 

 

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