Cinéma

Cinéma marocain : bobines et dépendances

Image173810.jpg © PATRICK AVENTURIER/GETTY IMAGES

Financés essentiellement par des subventions publiques, les films marocains sont de plus en plus scrutés par les islamistes, au pouvoir. Après la censure de "Much Loved", comment réagissent les réalisateurs du royaume ?

Extérieur, nuit. Boulevard Al Massira à Casablanca. Jad, un riche quadragénaire, embarque Ayoub, un jeune cireur de chaussures, dans sa Jaguar pour une virée nocturne. Avant le clap, Noureddine Lakhmari, le metteur en scène, donne les dernières directives à son équipe. « Dans cette prise, je veux que vous axiez sur l’ébahissement d’Ayoub, qui découvre les lumières de la métropole », lance-t-il à son assistant.

Le réalisateur de Casa Negra et de Zéro, qui ont cartonné au box-office marocain, respectivement en 2008 et en 2012, tourne son quatrième long-métrage. « Burn Out est une comédie dramatique qui raconte le choc des classes, ce fossé qui se creuse entre riches et pauvres au Maroc », nous explique Lakhmari. Pour produire et réaliser son nouveau film, il a décroché une avance sur recettes de 5,4 millions de dirhams (environ 490 000 euros), accordée par le Centre cinématographique marocain (CCM).

Garder la main

Au Maroc, la quasi-totalité des films est subventionnée par l’État. Mais ces derniers mois, le mécanisme créé pour encourager la production semble se muer en instrument permettant de garder la main sur la créativité artistique. Much Loved, qui défraie la chronique depuis sa projection à Cannes en 2015, avait par exemple été écarté par la commission d’aide à la production des œuvres cinématographiques, qui accorde les avances sur recettes. La raison ? Son scénario mettant à nu la réalité des prostituées marocaines qui écument les cabarets de Marrakech à la recherche de clients, de généreux khaliji (hommes des pays du Golfe) de préférence…

Cela n’a pas découragé son producteur et réalisateur, Nabil Ayouch, qui a réussi à trouver les fonds nécessaires pour mettre en boîte son film, sélectionné et récompensé dans plusieurs festivals internationaux. Sauf qu’avant même que le visa d’exploitation pour le Maroc n’ait été demandé et que Much Loved ne soit sorti en salle, la commission de visionnage du CCM a décidé de l’interdire par anticipation. La diffusion de certaines scènes sur internet avait créé la polémique et poussé le Centre à considérer que le film « comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume ».

Les résultats du box-office marocain ne font pas rêver, la fréquentation recule d’année en année

Pour plusieurs cinéastes, cette censure est l’illustration de la volonté d’imposer « l’art propre », ce concept cher aux islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD), qui ont le contrôle sur le secteur cinématographique non pas par le biais du ministère de la Culture, mais par celui du ministère de la Communication, dirigé par Mustapha El Khalfi. Ce dernier a d’ailleurs pris soin de remplacer le directeur du CCM. Sarim Fassi-Fihri, nommé en octobre 2014, est loin d’avoir le profil d’un conservateur. Ancien président de la chambre des producteurs, il est respecté par ses pairs pour sa connaissance du secteur. Mais selon certains, il pèche par son manque d’indépendance vis-à-vis de son ministre de tutelle. Une appréciation que l’intéressé balaie d’un revers de la main. « J’ai accordé à Nabil Ayouch son autorisation de tournage sur la base d’un scénario qui parle de prostitution à Marrakech, mais qui ne ressemble pas au film qu’il a réalisé. De plus, c’est la commission de visionnage, où ne siège qu’un seul représentant du CCM aux côtés d’autres personnes désignées par l’Administration et les professionnels, qui a décidé d’interdire ce film au Maroc. »

Autre incident qui est venu entacher le mandat de Sarim Fassi-Fihri : le retrait des salles, dans la confusion totale, du péplum de Ridley Scott, Exodus : Gods and Kings. Interdit à cause d’une scène personnifiant Dieu s’adressant à Moïse, le film a dû être coupé avant de revenir dans les cinémas marocains. « Là encore, c’est la commission de visionnage qui a demandé à couper cette scène. Le producteur s’est d’ailleurs montré compréhensif », justifie le directeur du CCM.

Face à cette poussée conservatrice, les cinéastes marocains font comme ils peuvent pour conserver leur espace de liberté. « On ne va pas succomber sur le tard à du maccarthysme à la marocaine. C’est aux cinéastes de ne pas s’autocensurer et de continuer leur travail de manière décomplexée, affirme Noureddine Lakhmari. Personnellement, je ne ferai pas l’économie d’une scène de nu ou d’une insulte blasphématoire si cela est nécessaire dans mes films. » Même le patron du CCM abonde dans ce sens : « C’est aux cinéastes de se montrer audacieux pour défendre leurs idées. Les personnes qui siègent dans la commission ne sont pas insensibles aux réalités de la société marocaine. »

Il n’empêche que la tendance observée ces derniers mois confirme une orientation de la production vers des films familiaux plutôt que des comédies sociodramatiques. Car pour faire valider un scénario, les cinéastes doivent désormais faire preuve de patience et de pédagogie. Mohamed Achaour en a fait l’expérience : « Devant la commission du CCM, j’ai dû débattre de la signification du terme « lhajjate  » [le titre de son film]. Il désigne les femmes qui ont effectué le pèlerinage à La Mecque, mais il peut aussi s’appliquer à une barmaid ou à une inconnue dans la rue… La commission voulait donc s’assurer que mon titre ne comportait pas de deuxième degré. » Ce jeune cinéaste a obtenu une avance sur recettes de 3,8 millions de dirhams pour son deuxième long-métrage. Mais jusqu’ici, il n’a perçu que les deux premières tranches de ce budget. Résultat : il a dû interrompre son tournage au bout de trois semaines en attendant le complément. « Parfois, le CCM peut nous accorder des autorisations de tournage, mais sans prévoir les décaissements qui vont avec, explique-t-il. À la décharge du Centre, le producteur est censé trouver 40 % du budget du film, mais il n’est pas évident de mobiliser cet argent. »

C’est un secret de polichinelle, la plupart des films tournés au Maroc se contentent de l’avance sur recettes, même si ce mécanisme n’est censé couvrir, selon la réglementation, que 66 % au maximum du budget du film. Et pour cause, les producteurs privés ne sont pas emballés par un investissement à fonds perdu dans un projet cinématographique. Les résultats du box-office marocain ne font pas rêver, la fréquentation recule d’année en année et des salles de cinéma ferment. En 2015, les films marocains ont réalisé 529 000 entrées et rapporté 17 millions de dirhams de recettes. Parallèlement, le CCM a distribué quelque 44 millions de dirhams d’avance sur recettes pour financer 28 longs-métrages. Un déséquilibre du modèle économique qui favorise la prise de contrôle par les pouvoirs publics. Ainsi, tant que le cinéma n’arrivera pas à gagner son indépendance financière, la liberté de création restera otage de la bonne volonté du ministère de tutelle.


TAPIS ROUGE POUR LES FILMS ÉTRANGERS

Le patron du Centre cinématographique marocain (CCM), Sarim Fassi-Fihri, veut redonner de l’attrait aux décors marocains. Après avoir obtenu l’inscription dans la loi de finances 2016 d’une incitation fiscale au profit des productions étrangères tournées dans le pays, il a soumis à son ministre de tutelle un projet de décret pour sa mise en œuvre. Cette tax incentive permet de rembourser 20 % des dépenses engagées dans le pays pour les tournages de films ou de séries qui y investissent au moins 10 millions de dirhams (environ 920 000 euros). Le Maroc s’alignerait ainsi avec des pays concurrents qui offrent des avantages similaires. Il faut dire que les recettes provenant des tournages étrangers ont considérablement baissé. Entre 2014 et 2015, elles sont passées de 1,1 milliard de dirhams à 336 millions seulement. Mais cette chute s’explique aussi par la révision de leur mode de calcul. « Jusque-là le CCM se contentait du montant déclaré par les productions étrangères, qui était très exagéré. Depuis 2015, on contrôle les dépenses effectivement réalisées », explique Sarim Fassi-Fihri.

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