Génocide au Rwanda : ce qu’a dit aux juges le général Lafourcade (Turquoise)

Entendu en janvier par la justice française dans une procédure pour complicité de génocide, le général Jean-Claude Lafourcade, qui commandait l’opération Turquoise en 1994, s’est efforcé de dissiper la controverse autour du rôle de l’armée française durant le génocide des Tutsis au Rwanda. Sans toujours y parvenir.

Le général Jean-Claude Lafourcade, le 17 septembre 2001 à Lille. © François Lo Presti / AFP

Le général Jean-Claude Lafourcade, le 17 septembre 2001 à Lille. © François Lo Presti / AFP

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Publié le 10 février 2016 Lecture : 6 minutes.

Des soldats français de l’opération Turquoise, en 1994 sur l’aéroport de Bukavu au Zaïre (actuelle RDC), juste avant leur départ pour la France. © Reuters (Archives)
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Génocide au Rwanda : Bisesero, le massacre qui embarrasse l’armée française

Alors que la justice française entend clore par un non-lieu son instruction sur Bisesero, l’un des épisodes les plus controversés de l’opération Turquoise au Rwanda en 1994, les parties civiles dénoncent le « naufrage judiciaire » que représenterait un enterrement de cette affaire dans laquelle des militaires français sont soupçonnés de complicité de génocide.

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C’est une audition doublement symbolique qui s’est déroulée les 12 et 14 janvier au pôle génocide et crimes contre l’humanité du tribunal de grande instance de Paris. Pour la première fois depuis l’ouverture, en 2005, d’une information judiciaire pour complicité de génocide et de crimes contre l’humanité visant des militaires français ayant participé à l’opération Turquoise, à l’initiative de rescapés rwandais, celui qui était alors le commandant en chef de Turquoise, le général Jean-Claude Lafourcade, 73 ans, a livré sa vérité devant les magistrats instructeurs. Tout aussi symbolique est son audition en tant que témoin assisté, un statut intermédiaire entre simple témoin et mis en examen.

Devant les juges Claude Choquet et Emmanuelle Ducos, celui qui est aussi président de l’association France-Turquoise et auteur du livre Opération Turquoise. Rwanda 1994 (Perrin, 2010) a plaidé en faveur de l’armée française, comme il le fait sans relâche depuis que cette opération « militaro-humanitaire » placée sous mandat de l’ONU, qui s’est déployée en RD Congo et dans l’ouest du Rwanda, du 22 juin au 22 août 1994, est suspectée d’avoir eu pour ambition de voler au secours du régime génocidaire hutu en déroute. Cela au détriment des rescapés tutsis.

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Les procès-verbaux de son audition, que Jeune Afrique a pu consulter, laissent toutefois apparaître diverses zones d’ombre et contradictions de nature à alimenter la controverse, ancienne, autour du rôle des autorités françaises pendant le génocide des Tutsis. Décryptage.

L’armée française a-t-elle envisagé de prendre le contrôle de Kigali ?

Les magistrats ont soumis au général Lafourcade trois documents déclassifiés datant du 15 juin 1994. Ces cartes détaillent trois « options » distinctes relatives au déploiement de Turquoise (« Effort Goma », « Effort Bujumbura », « Variante Ouganda »), lesquelles ont en commun de prévoir une percée jusqu’à Kigali, la capitale – alors partiellement contrôlée par la rébellion tutsie du Front patriotique rwandais (FPR).

Jean-Claude Lafourcade précise qu’à son entrée en fonctions, mi-juin, il avait déjà été décidé que la force Turquoise resterait cantonnée à Goma, à la frontière congolaise, se contentant d’abord d’incursions furtives au Rwanda. Concernant ces documents, qui témoignent qu’une prise de contrôle de Kigali a été envisagée par l’état-major français, il y voit « une activité normale de planification, afin de balayer toutes les options possibles ». « Il ne faut pas interpréter la planification des militaires comme des options politiques », ajoute-t-il, rappelant que « M. Balladur [alors Premier ministre] avait dit de ne pas s’engager à l’intérieur du Rwanda ». [Il] ne voul[ait] en aucun cas montrer une tentative de reconquête du Rwanda [par la France]. »

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L’opération Turquoise visait-elle à contrer l’offensive du FPR ?

De bout en bout, les déclarations du général Lafourcade témoignent d’une obsession de l’état-major français envers la progression militaire du FPR, qui était pourtant la seule force militaire sur le terrain à combattre les auteurs du génocide. L’officier évoque notamment la « hantise de l’état-major d’une attaque du FPR sur Kibuye [en zone Turquoise] ». « Le FPR affichait une hostilité à notre intervention », justifie l’ancien commandant de l’opération, ce qui a conduit l’armée française à déployer « un dispositif robuste, avec des avions, des auto-mitrailleuses, des mortiers, afin de ne pas être pris au dépourvu par quelqu’affrontement que ce soit. Ce dispositif a été dissuasif en particulier vis-à-vis du FPR… » Mais il affirme que les militaires français avaient la « volonté de ne pas pénétrer trop loin [vers l’est du pays] pour ne pas être confrontés au FPR ».

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Les juges le confrontent alors à la déposition de Guillaume Ancel, qui a participé à Turquoise en tant qu’officier de contrôle aérien avancé (Forward Air Controller). Celui-ci fait état d’un ordre de mission qu’il a reçu le 22 juin, prévoyant un raid terrestre sur Kigali précédé par des frappes aériennes. Le 29 ou le 30 juin, un nouvel ordre prévoyait cette fois de stopper une colonne du FPR à l’est de la forêt de Nyungwe ; il a été annulé in extremis au moment du décollage. Le général Lafourcade exclut que le régiment de la Légion étrangère auquel Guillaume Ancel était rattaché ait pu donner un ordre d’opération « sans avoir reçu l’ordre de l’échelon supérieur, en l’occurrence le Cema [chef d’état-major des armées] ou le commandement d’opération ». Or l’ex-patron de Turquoise est catégorique : « Il n’y a aucune ambiguïté dans mon ordre d’opération, il n’est pas question d’aller bombarder Kigali ». Reste l’hypothèse d’une chaîne de commandement parallèle, à laquelle le général Lafourcade refuse de croire : « Il est inimaginable qu’il y ait deux ordres d’opération contraires, ce serait contraire à toute éthique. »

Il admet toutefois qu’il n’était pas destinataires de certains échanges directs entre l’état-major, à Paris, et les unités d’élite rattachées au Commandement des opérations spéciales (COS) ou le PCIAT [Poste de commandement interarmées de théâtre, basé à Goma], sauf si les intéressés l’estimaient opportun.

Les militaires français ont-ils collaboré avec les tueurs ?

« La difficulté que nous avons eue, en arrivant au Rwanda, était de faire comprendre aux FAR [Forces armées rwandaises, l’armée gouvernementale hutue qui a encadré le génocide] que nous ne venions pas les aider, indique le général Lafourcade, qui revendique « l’impartialité » de Turquoise. Or la majorité de la population, et surtout les FAR, nous ont accueillis en sauveurs dès que nous sommes arrivés, ce qui manifestement est compréhensible : nous avions techniquement coopéré avec [elles] contre les attaques du FPR pendant des années. » Selon lui, même les anciens frères d’armes français des FAR venus avec Turquoise ont appliqué cet ordre « de manière implacable ».

Lorsque les FAR sont « balayés » par le FPR, début juillet 1994, « certains de mes officiers qui s’étaient investis auparavant au Rwanda étaient très choqués et émus du fait que leurs amis d’autrefois allaient être vaincus, mais ils ont exécuté leur mission sans faillir », indique-t-il.

Les Français ont-ils fermé les yeux sur l’implication de leurs anciens alliés dans les tueries ?

Jean-Claude Lafourcade rappelle qu’il a employé le terme « génocide » dans son ordre d’opération, daté du 25 juin. « À ce moment-là, j’avais la conviction qu’un génocide s’était produit à l’encontre des Tutsis », ajoute-t-il. Mais les deux magistrats lui font remarquer que dans son propre ordre d’opération, rédigé trois jours plus tôt, le général Germanos, sous-chef Opérations à l’état-major, évoquait quant à lui « de très graves affrontements inter-ethniques » – renvoyant ainsi dos à dos tueurs hutus et victimes tutsies.

Selon Lafourcade, la France sous-estimait l’implication des autorités rwandaises dans les massacres, ce qui expliquerait la consigne du général Germanos d’inciter les autorités civiles hutues à rétablir leur autorité, alors même que celle-ci était bien assise et les avaient conduites à encadrer le génocide pendant près de trois mois. « Il y a eu effectivement une sous-estimation générale, française et internationale, sur l’implication des autorités civiles et administratives dans le génocide », estime l’officier. Quelques paragraphes plus loin, il confie pourtant que François Léotard, le ministre de la Défense de l’époque, en visite sur le terrain dès le 29 juin, avait « refusé de rencontrer les autorités administratives à Cyangugu parce qu’elles devaient être impliquées dans les massacres ».

Pourquoi l’état-major de Turquoise n’a-t-il pas secouru les rescapés tutsis de Bisesero ?

Aux questions des magistrats sur la passivité des militaires français face à un groupe de rescapés identifiés par un détachement des forces spéciales dès le 27 juin, le général Lafourcade commence par plaider l’ignorance : selon lui, personne n’a informé l’état-major de Turquoise avant le 29 juin que quelque 2 000 rescapés tutsis cachés sur les collines de Bisesero (dans le « triangle de Kibuye ») avaient un besoin urgent d’être secourus. Ni les journalistes français et anglo-saxons présents sur place, ni les officiers du COS. Ce qui expliquerait l’intervention tardive des forces de Turquoise, le 30 juin.

Les magistrats lui soumettent alors un « point de situation » écrit de sa propre main, qu’il a adressé le 27 juin à 22 heures à l’amiral Lanxade, le chef d’état-major des armées. Il y évoque des Tutsis fuyant les massacres qui seraient réfugiés dans le triangle Gishyita-Mont Karongi-Gisovu. Selon ses propres termes, « ne rien faire » consisterait à « laisser se perpétrer les massacres dans notre dos ». En guise d’explications, Lafourcade invoque une simple « réflexion personnelle » : « Je sens confusément qu’il s’agit plutôt de massacres [que d’une présence du FPR]. » « Cela s’est-il traduit par des vérifications dès le lendemain ? », interrogent les magistrats. Le commandant de Turquoise plaide les sous-effectifs : « Nous avons attendu de disposer des moyens nécessaires, […] ce qui a pris deux jours de plus, et je ne peux que regretter la mort des Tutsis qui a pu intervenir pendant ces deux jours. »

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