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Cet article est issu du dossier «Génocide au Rwanda : Bisesero, le massacre qui embarrasse l’armée française»

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Droits de l’homme

Rwanda – Éric Nzabihimana, rescapé de Bisesero : « Les militaires français nous ont abandonnés aux tueurs »

Éric Nzabihimana en juillet 2007, près de l'usine à thé de Gisovu. © Mehdi Ba

Éric Nzabihimana fait partie des Tutsis rescapés des massacres ayant eu lieu sur les collines de Bisesero, lors du génocide de 1994 au Rwanda. En 2005, il a porté plainte pour "complicité de génocide" contre des militaires de l'opération Turquoise. Voici sa version des faits.

Mardi 1er décembre, la nouvelle n’était pas encore parvenue jusqu’à lui, à Gakuta, dans l’ouest du Rwanda. Ce matin-là, la révélation, par France Info, de la teneur de plusieurs documents déclassifiés et de procès-verbaux d’audition recueillis par un juge d’instruction du « pôle génocide » du tribunal de grande instance de Paris venait de relancer la controverse autour du rôle de l’armée française au Rwanda, en 1994. Éric Nzabihimana, 49 ans, n’y est pas étranger.

En 2005, avec cinq autres rescapés rwandais, cet ancien instituteur déposait plainte en France pour « complicité de génocide ». Dans son viseur, des militaires français de l’opération Turquoise soupçonnés d’avoir sciemment abandonné quelques centaines de survivants aux tueurs hutus, sur les collines de Bisesero, alors que leur ordre de mission consistait à « mettre fin aux massacres partout où cela sera[it] possible ».

Les révélations récentes sont de nature à mettre un terme à une controverse vieille de 21 ans, dont Éric Nzabihimana est l’un des principaux protagonistes. Le 27 juin 1994, aux premiers jours de l’opération Turquoise, un détachement français des forces spéciales découvre un groupe de rescapés tutsis à bout de forces. Depuis près de trois mois, traqués par les miliciens et les gendarmes, ils ont miraculeusement échappé à la mort. Éric Nzabihimana est parmi eux. Grâce à un transistor, il a appris par RFI qu’une opération humanitaire doit se déployer au Rwanda pour venir en aide aux personnes menacées. « Depuis notre cachette, nous avions aperçu des hélicoptères survoler la région, raconte-t-il à Jeune Afrique. Lorsque nous avons vu ces jeeps monter vers nous, je me suis avancé à leur rencontre, sur la piste, avec quelques autres rescapés. »

Cadavres encore chauds

Face à Éric, un lieutenant-colonel des commandos de l’air : Jean-Rémy Duval, alias Diego. « Nous lui avons expliqué que les miliciens venaient nous tuer chaque jour, et nous l’avons imploré de nous secourir. Comme il n’avait pas l’air de nous croire, nous sommes allés chercher les cadavres encore chauds de deux des nôtres et lui avons montré les graves blessures d’un autre rescapé. » Diego finit par prendre la mesure de la situation. Mais il prétexte ne pouvoir évacuer les rescapés ni les protéger dans l’immédiat, faute de moyens logistiques et humains. « Il nous a demandé de rester cachés dans les bois, et nous a dit qu’il reviendrait dans trois jours », se remémore, amer, Éric Nzabihimana.

Voir l’extrait du journal télévisé Soir 3, du 7 décembre 2011 : Éric Nzabihimana à Bisesero, fin juin 1994, lorsque l’armée française finit par se porter au secours des rescapés (certaines images sont choquantes).

Le jour même, Diego informe sa hiérarchie qu’un groupe de rescapés est menacé. En début d’après-midi, ce 27 juin 1994, l’information remonte jusqu’à Paris. Pourtant, aucun ordre n’est donné aux militaires français présents dans la région de se porter au secours des survivants de Bisesero. Pendant plusieurs années, l’état-major de Turquoise prétendra n’avoir pas été informé de leur existence avant le 29 juin. Mais les documents déclassifiés et témoignages rendus publics le 1er décembre semblent indiquer que l’information lui est parvenue quasiment en temps réel.

Certains militaires français mentent, d’autres disent la vérité, commente Éric

Réagissant à ces nouvelles pièces intégrées à la procédure, certains militaires français continuent de nier leur responsabilité. Dans un texte publié le 2 décembre, le général Jean-Claude Lafourcade, qui commandait l’opération Turquoise, et d’autres officiers dénoncent « la reconstruction mensongère des faits, la dénaturation des pièces de la procédure pénale et l’articulation fallacieuse des témoignages contenus dans ces articles de presse ».

« Certains militaires français mentent, d’autres disent la vérité », commente de son côté Éric, pour qui l’attitude des forces de Turquoise ne relève pas de la « non-assistance à personnes en danger » mais bien d’une « complicité de génocide ». De fait, après le départ de Diego et de ses hommes, les attaques des miliciens vont redoubler d’intensité. Les 28, 29 et 30 juin, ces derniers organisent la battue afin de traquer les derniers survivants. « Nous nous sommes dits qu’en réalité, l’armée française n’était pas venue pour nous sauver mais pour une autre cause », résume Éric Nzabihimana. « Le mandat de Turquoise était clair, et pourtant ils nous ont abandonnés aux tueurs », ajoute le rescapé.

Le FPR, seule voie de salut

Il faudra attendre qu’un autre détachement des forces spéciales redécouvre par hasard, le 30 juin 1994 en fin de journée, le groupe de miraculés pour que l’armée française garantisse enfin leur sécurité. Entre-temps, nombre d’entre eux ont été exterminés. Éric Nzabahimana reproche en outre aux Français d’avoir freiné l’avancée des rebelles du FPR, seule voie de salut pour les rescapés qui étaient parvenus à échapper aux tueurs.

Lorsque le génocide a débuté, le 7 avril 1994, Éric venait tout juste de se marier. Sa jeune épouse trouvera la mort dans les massacres, ainsi qu’une de ses petites sœurs. Au lendemain du drame, il abandonne son métier d’enseignant pour travailler à l’usine à thé de Gisovu : « Pendant trois mois, ceux qui étaient mes élèves ou mes collègues nous ont traqués dans les collines, la machette à la main. Je ne pouvais pas y retourner. » Partie civile dans le dossier instruit à Paris, il demande aujourd’hui justice en mémoire des victimes du génocide, à commencer par celles tombées à ses côtés, entre le 27 et le 30 juin, que les militaires français auraient pu sauver : « Ils savaient bien que c’est la mort qui nous attendait… »

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