Sécurité

[Tribune] Sahel : le contrebandier, le terroriste et le policier

Par

Marc-Antoine Pérouse de Montclos est directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD, France).

Une patrouille d'officiers de l'UNPOL (Minusma) à Ménaka en mai 2018. © Photo MINUSMA/Marco Dormino

L’Afrique est un continent de contrebandiers. Un récent rapport d’Interpol le montre à sa manière. Son Atlas mondial des flux illicites consacre tout un chapitre au Sahara et nous apprend que les conflits armés sont financés à 28 % par les trafics de drogue, à 26 % par l’extorsion et le pillage, à 3 % par les kidnappings et à 1 % par le recel d’antiquités.

La précision de ces chiffres est d’autant plus extraordinaire que les auteurs du document annoncent d’emblée qu’il n’est pas possible d’établir avec exactitude le montant des revenus des organisations criminelles et des groupes insurrectionnels. De fait, les évaluations d’Interpol sont loin de répondre aux exigences de la science. D’abord, les méthodes de calcul des policiers ne sont guère explicitées. Ensuite, l’autocitation est de mise. Les agents d’Interpol n’utilisent pas de sources contradictoires, et le lecteur est prié de les croire sur parole puisque leurs données sont censées provenir des services de renseignements.

Analyse spéculative

Le raisonnement est pourtant des plus spéculatifs lorsqu’il s’agit d’analyser les trafics au Sahara. Les enquêteurs extrapolent ainsi à l’ensemble de l’hinterland sahélien le cas bien connu de la Guinée-Bissau et de ses connexions maritimes et aériennes avec les cartels de la drogue d’Amérique latine. Dans le même ordre d’idée, ils appliquent un taux de taxation arbitraire de 10 % à 30 % pour estimer le revenu que les groupes criminels et terroristes tirent de la traite des migrants au Sahara.

Selon les analystes d’Interpol, le passage de chaque migrant rapporterait entre 3 000 et 4 500 dollars aux « péages » de Syrte, à l’approche des rivages de la Méditerranée. À raison de 150 000 à 170 000 personnes qui, chaque année, traverseraient le Sahel pour essayer d’atteindre l’Europe, le chiffre d’affaires de cette « industrie » varierait donc de 450 à 765 millions de dollars par an, dont un quart rien qu’en Libye.

Sur la base d’une telle hypothèse, les groupes armés de la région en tireraient un bénéfice annuel allant de 45 à 225 millions de dollars. La mouvance d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), par exemple, gagnerait ainsi jusqu’à 22,5 millions de dollars par an si l’on y ajoute la taxation des trafics de drogue.


>>> A LIRE – Infographie : comment les activités illicites étranglent l’Afrique de l’Ouest


Un manque à gagner pour les gouvernements

Les enquêteurs tentent aussi de convaincre en convoquant l’argument écologique. Selon eux, les crimes environnementaux constitueraient désormais la principale source de financement des groupes insurrectionnels et terroristes, à hauteur de 38 % du total de leurs ressources. Un tel calcul, qui n’inclut pas le coût de la pollution occasionnée par les multinationales, repose sur une estimation des revenus tirés du braconnage, du vol d’hydrocarbures, du pillage des forêts, des trafics de charbon de bois, de la pêche sans licence, du dépôt de produits toxiques et de l’extraction illégale d’or, de diamants ou de minerais dans des pays comme le Nigeria, le Liberia, la RD Congo et la Somalie.

Sans compter le manque à gagner pour les gouvernements concernés, le chiffre d’affaires de ces diverses activités dépasserait ainsi la centaine de milliards de dollars à l’échelle de la planète. De plus, il augmenterait deux à trois fois plus vite que le taux de croissance de l’économie mondiale. Partant, il serait devenu le troisième secteur le plus rentable pour les organisations criminelles, après les trafics de drogue et la contrefaçon, mais avant la traite de migrants et de femmes.

Collusion des autorités étatiques

Face à la concurrence de l’Asie et de l’Amérique latine, l’Afrique ne démérite certes pas en la matière. Politiquement correct, le mélange des genres entre terrorisme et crime environnemental ne doit cependant pas faire illusion. Les divers trafics qui caractérisent les économies africaines posent d’abord la question de la collusion des autorités étatiques. Ils ne sauraient se réduire à un problème de terrorisme ou d’écologie. Il n’aurait pas été inutile à cet égard qu’Interpol s’intéresse aussi aux trafics d’armes ou de drogue générés et gérés par des militaires et des policiers africains…

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