Culture

Maroc, Algérie, Tunisie : les artistes face au « cauchemar » des visas Schengen

Image d'illustration. © YouTube/Briefing

Refoulement aux frontières, durcissement des règles d’entrée, refus de visas… les artistes maghrébins font face à des autorités européennes qui semblent toujours plus réticentes à les accueillir. Souvent invités sur le Vieux Continent pour des missions ponctuelles, ils se disent victimes d'un raidissement de la politique migratoire. Témoignages.

« Est-ce que vous avez des attaches en Tunisie ? Une copine peut-être ? Vous comprenez, on ne peut pas prendre le risque d’une immigration clandestine. » Octobre 2017, à l’ambassade d’Italie à Tunis, Haythem Briki, DJ tunisien convié à se produire au défilé de l’Elite model look à Milan, s’étonne des questions de son interlocutrice.

L’échange est vif. Sa demande de visa a finalement été refusé. « C’était une véritable humiliation, confie le jeune homme à Jeune Afrique. Nous invitons régulièrement des artistes étrangers pour animer des soirées à Tunis. Ils y sont tous bien accueillis et nous, nous ne parvenons même pas à quitter le territoire. »

Le cas de Haythem, de son nom de scène « Eyth », est loin d’être un cas isolé. Mi-janvier dernier, une grave affaire agite la presse marocaine. Trois danseurs ont été empêchés de participer à un concours international au Pays-Bas. À l’aéroport d’Eindhoven, les trois artistes ont été privés de leurs affaires personnelles et interrogés pendant de nombreuses heures. Pourtant, ils disposaient de passeports en règle et de visas Schengen. Emmenés pendant plusieurs jours dans un centre pour sans-papiers, ils ont été par la suite renvoyés au Maroc. Aucune explication n’a été donnée aux concernés, qui n’ont eu cesse de répéter aux douaniers : « I am an artist, not a criminal » [Je suis un artiste, pas un criminel].

Le 29 janvier, c’est Mohamed Alaa, artiste plasticien égyptien qui, sur les réseaux sociaux, s’en prend sur un ton virulent à la représentation diplomatique hollandaise dans son pays. « J’étais invité à exposer à l’espace W139 à Amsterdam. J’ai demandé un visa depuis le Caire, j’avais une lettre d’invitation, une adresse d’hébergement et des copies des derniers visas qui m’avaient été décernés pour l’espace Schengen », explique le jeune homme.

Des rappeurs qui font des millions de vues sur YouTube, des artistes hôtes d’écoles prestigieuses, des metteurs en scène détenteurs de bourses… Ils sont des dizaines à se manifester auprès de Jeune Afrique, suite à quelques appels à témoignages auprès d’acteurs culturels maghrébins. Tous partagent la même histoire : ils se sont vus refuser un visa pour un pays européen où ils comptaient se rendre dans le cadre de leurs activités artistiques.

Promesses de facilitation non tenues

« Les visas, c’est le cauchemar des acteurs culturels du Sud », souffle Brahim Mazned, une des personnalités les plus connues de la vie musicale marocaine. Créateur et directeur de festivals – notamment ceux de « Visa for music » et « Timitar » – , il s’avoue lassé : « On est toujours obligés de monter au créneau, de passer des coups de fil… Parfois on annule même une date parce que ça ne vaut pas le coup », lâche-t-il.

Les artistes sont seuls face à des démarches présentées comme simples, mais qui exigent parfois de l’accompagnement ou, du moins, du temps et de l’argent. Aider les acteurs culturels dans leur demande de visa était d’ailleurs une des missions du bureau d’export de musique marocaine créée par Bahim Mazned au Maroc en 2016, mais qui n’a finalement pas reçu le soutien du ministère marocain de la Culture.

Lui, comme d’autres, n’a pas l’impression d’un changement après la volonté affichée par François Hollande de faciliter la mobilité des talents étrangers

Lui, comme d’autres, n’a pas non plus l’impression d’avoir vu un changement après la volonté affichée par le président français François Hollande, en 2013, de faciliter la mobilité des « talents étrangers ». Une circulaire avait même été adressée à l’époque à l’ensemble des consulats, pour leur demander davantage de souplesse dans l’analyse des dossiers, en particulier ceux des hommes d’affaires, des scientifiques et des artistes.

Le Maroc, troisième pays – après la Russie et la Chine – auquel la France accordait il y a quelques années le plus de visas par an, a été choisi comme terrain d’essai. Impossible toutefois de mesurer la portée de cette réforme : contactée par Jeune Afrique, l’ambassade de France à Rabat déclare ne pas disposer de chiffres sur les refus et les validations de visas pour les artistes.

Deuxième effet d’annonce : en visite en novembre 2018 dans une usine du groupe algérien Cevital implantée dans les Ardennes, son successeur Emmanuel Macron a déclaré que la France s’engagerait à rendre les obtentions de visas plus faciles pour les journalistes, les hommes d’affaires et les écrivains. Au vu des témoignages recueillis, cette promesse ne semble pas non plus avoir été tenue.

Délégation à des entreprises privées

Une autre complication apparaît en 2014, quand les représentations diplomatiques commencent à déléguer une partie du service de délivrance des visas à des entreprises privées. La société TLS Contact est choisie pour les services français au Maroc et en Tunisie. Pas de quoi faciliter les démarches, à en croire des acteurs culturels et artistes que nous avons interrogés. « Le nouveau classique, c’est la réponse positive qui arrive le matin de la date de concert », dénonce Mazned.

Parfois, les refus semblent avoir des bases formelles : « Sur un point, je ne pouvais pas produire les pièces demandées, car mon compte en banque n’était pas approvisionné comme demandé. Mais j’étais invité et pris en charge sur place, le temps de mon séjour, court… J’ai essuyé un refus sans explications », explique un artiste qui a requis l’anonymat.


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Mais, souvent, les refus sont peu compréhensibles. Hamdi Ryder, célèbre DJ tunisien, a dû suivre la première tournée européenne du collectif de musique électronique dont il est membre, « Downtown Vibes », sur les réseaux sociaux. En 2015, il a essuyé deux refus de l’entreprise de délivrance de visas TLS.

Les artistes ne disposant pas de procédure propre à leur corps de métier, ils doivent passer par la case « visa d’affaires », alors qu’une telle demande requiert généralement « un ordre de mission » rempli par l’employeur. Un document impossible à fournir pour un artiste indépendant. « J’ai renseigné les différents événements auxquels je devais assister, les lettres d’invitation des organisateurs, et même une attestation délivrée par l’UGTT [principal syndicat en Tunisie] », raconte Hamdi Ryder. L’entreprise privée a tout de même considéré que l’objet et les conditions du séjour n’étaient pas assez justifiés.

Les artistes ne devraient pas avoir à user de combines et de contacts pour rencontrer leur public à l’étranger

Après une nouvelle tentative et un second paiement des frais de traitement de visa, TLS estime cette fois-ci que sa « volonté de quitter le territoire des États membres avant l’expiration du visa n’a pas pu être établie ». Un motif fourre-tout, selon l’artiste : « Ce type de justification ne se base sur aucune donnée concrète. Et le pire, c’est que nous ne disposons d’aucun moyen pour nous y opposer », se désole Hamdi.

En décembre dernier, le DJ a enfin pu se rendre en France pour se produire dans deux hauts lieux parisiens de la musique électronique. Cette fois-ci, il a bénéficié de l’aide de l’Institut français en Tunisie, qui a appuyé sa demande de visa. « J’ai collaboré avec eux ces dernières années, alors ils m’ont aidé. Mais ça ne devrait pas se passer comme ça. Les artistes ne devraient pas avoir à user de combines et de contacts pour rencontrer leur public à l’étranger », estime le producteur.

Autre problème structurel, selon l’artiste : les DJs ne seront reconnus officiellement comme une catégorie professionnelle par le ministère de la Culture qu’en mars prochain – après une large mobilisation de la société civile. Sans statut, ces derniers n’exercent juridiquement pas de métier. Nombre d’entre eux, considérés comme chômeurs, ne peuvent ainsi pas obtenir de visas et se produire à l’étranger.

Des textes et des actes

Brahim Mazned est devenu partenaire de l’Unesco depuis janvier et participe à de nombreux débats. Il travaille entre autres à l’application de la Convention de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, ratifiée par les pays européens, et qui défend notamment la libre circulation des artistes. Il a déjà prévu d’aborder devant ses collègues la question des visas.


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Khadija El Bennaoui, professionnelle du monde de la culture, a contribué en 2017 à un rapport de l’Unesco sur la promotion des expressions culturelles. Elle relève « des gestes symboliques, formels plus qu’autre chose », comme l’entrée de la Tunisie dans le programme « Europe créative », normalement réservé aux pays européens, dans la foulée des Printemps arabes. D’après elle, « il y a un sérieux souci de communication entre les autorités consulaires, culturelles et celles chargées de délivrer les visas. Les ministres de la Culture européens ont ratifié la Convention de 2005, mais il n’y a pas eu de réel suivi administratif derrière. »

Un habitué des réseaux culturels occidentaux au Maghreb grince : « Combien de fois le British Council a-t-il invité des artistes qui n’ont pas obtenu leur visa auprès de l’ambassade de Grande-Bretagne ? » Un ancien employé d’un institut culturel européen avoue : « On recevait des appels d’artistes ou d’agents qu’on connaissait bien. On leur avait arrangé des rencontres ou des dates en Europe, et ils se voyaient refuser de voyager… Derrière, on pouvait essayer d’arranger les choses, mais pas toujours. Il est souvent trop tard. »

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