Politique

La méthode Djibo

Salou Djibo lors des sobres cérémonies du cinquantenaire de l'indépendance, le 3 août. © AFP

Sous le vernis de l’homme affable se cache un militaire ferme et intraitable dont la popularité ne se dément pas depuis son arrivée au pouvoir, il y a six mois. Un savant mélange d’arbitraire et d’efficacité.

On le disait timide, discret, voire effacé. C’est un homme hors de lui qui s’est adressé aux quelque deux cents représentants de la société civile et des partis politiques, le 31 juillet.

Pour la première fois depuis qu’il a renversé le président Mamadou Tandja il y a six mois, le général Salou Djibo, chef de la junte, a tapé du poing sur la table. Jamais personne ne l’avait vu, en tout cas publiquement, dans un tel état. Sous le vernis de l’homme affable et tranquille est apparu un militaire ferme et intraitable, maîtrisant mal le français et ses nerfs. La cause de ce courroux : les demandes de libération de Mamadou Tandja, en résidence surveillée à quelques mètres des bureaux du chef de la junte, et de son ancien ministre de l’Intérieur Albadé Abouba. « Ils ne seront pas relâchés », a martelé l’ancien chef d’escadron devenu général, offusqué que l’avocat de la famille Tandja, Me Souley Oumarou, soit allé porter l’affaire devant le tribunal de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

Aujourd’hui, cette colère donne du grain à moudre à ses adversaires. « Il a fait un show à la Dadis Camara », estime Tamboura Issoufou, porte-parole du Mouvement national pour la société de développement (MNSD), le parti de Mamadou Tandja, en allusion aux célèbres diatribes de l’ancien chef de la junte guinéenne. Même le très modéré Mohamed Bazoum, vice-président du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), déplore ce « dérapage ». « Nous l’avons découvert nerveux et peu maître de lui », commente cet ancien vice-président de l’Assemblée nationale. « Mais c’est un homme lucide et honnête, qui a une réelle volonté d’aller à des élections libres et transparentes et qui n’a jamais, en six mois, été pris en défaut », tempère-t-il.

Croisade

À Niamey, Salou Djibo jouit d’une constante popularité. Et améliore même aux fils des mois son image. Il conserve un train de vie d’une grande sobriété et a renoncé, au vu de la crise actuelle que traverse le Niger, à une commémoration dispendieuse du cinquantenaire de l’indépendance.

Il est surtout salué pour sa campagne contre la corruption. « Au début, la population n’y a pas cru. Plusieurs fois par le passé, on nous a promis de lutter contre la corruption, mais jamais rien n’a abouti », commente le vice-président du PNDS. Cette fois, la junte tient ses promesses. Au 31 juillet, la Commission de lutte contre la délinquance économique avait récupéré 2 milliards de F CFA (3 millions d’euros), somme qui sera mise à disposition du prochain gouvernement, a promis le chef de la junte. « Il en a fait une croisade personnelle. Il y a une part d’arbitraire et de brutalité dans la méthode, mais cela servira de leçon à ceux qui pensent ne jamais avoir à rendre des comptes », ajoute Mohamed Bazoum.

La méthode est peut-être efficace, elle reste néanmoins discutable. Convoquées par la commission, les personnes soupçonnées de malversations peuvent échapper à la justice si elles acceptent de rembourser les sommes litigieuses. Le camp Tandja, premier visé par cette campagne, dénonce « l’arbitraire » et « l’acharnement ». L’ancien Premier ministre Seïni Oumarou, inculpé le 2 août et remis en liberté, aurait ainsi été sommé de « rembourser » 270 millions de F CFA avant la mi-août.

« Les gens du MNSD ont agressé la junte. S’ils tirent à boulets rouges sur Djibo, il répliquera », estime Mohammed Bazoum. Le chef de la transition n’a guère apprécié les sorties dans les médias de quelques personnalités du camp Tandja critiquant le maintien en résidence surveillée de l’ancien président. « C’est une détention sans base légale », martèle l’avocat de la famille.

Me Souley Oumarou a plaidé le cas, le 3 août, devant la cour de justice de la Cedeao. Celle-ci devra se prononcer le 17 septembre sur l’authenticité de la lettre dans laquelle Mamadou Tandja demande la clémence de la junte et se désolidarise de la démarche entreprise auprès de la Cedeao.

« Son épouse n’a pas reconnu la signature. Et même s’il s’agit de lui, c’est un homme âgé, malade et sous pression », poursuit Me Souley Oumarou. Pour lui, il s’agit d’un faux ou d’un abus de faiblesse. Il accuse la junte d’avoir « promis à Tandja de ne pas le déporter [dans une prison, NDLR] et de lui prodiguer les soins médicaux dont il a besoin, en échange de son silence ».

Petit-lait

Les membres du MNSD ainsi que les proches de l’ancien président ne semblent pas encore avoir bien compris la raison du putsch du 18 février. Le porte-parole du parti reconnaît que son camp a commis deux « erreurs magistrales » : celle d’avoir mal communiqué et laissé les médias à l’opposition, et celle d’avoir mal expliqué leur position à la communauté internationale. Il reste convaincu que la Cedeao a soutenu le coup d’État.

La junte a bénéficié jusqu’ici de la confiance de la communauté internationale, notamment dans sa gestion transparente de la crise alimentaire qui sévit au Niger, et le MNSD se trouve un peu seul dans sa dénonciation du régime. L’une des critiques est le désormais fameux « Paac » – « proches, amis, alliés et connaissances » – qui aurait trusté les postes à responsabilité. Tambara Issoufou parle de « népotisme ». Le chef de la junte répond qu’en période de crise on s’entoure de gens que l’on connaît.

Les autres formations politiques boivent du petit-lait. « Au début, les militaires ont mis tous les politiciens dans le même panier. Pour Djibo, on était tous pourris. Il avait beaucoup d’a priori. Aujourd’hui, il nous laisse travailler et nous demande de nous préparer à faire une bonne campagne. » Et, à mi-parcours, le général Djibo ne laisse planer aucun doute : il est toujours déterminé à partir.

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