Société

Plutôt « L’Enfer » de Stromae que le Frankenstein Zemmour

Mis à jour le 12 janvier 2022 à 14:13
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Damien Glez © Damien Glez

Certains journalistes accusent le chanteur d’origine rwandaise d’avoir violé la frontière entre information et divertissement au JT de TF1. N’y a-t-il pas d’autres sujets de désolation dans une France pré-électorale crispée ?

L’africanité coule dans les veines des chantres de la nouvelle variété dite « française ». Africanité comorienne dans le sang de Soprano – quatrième personnalité préférée des Français  ou malienne dans celui d’Aya Nakamura. Souvent par le truchement de la Belgique, elle infuse les œuvres, notamment via les rythmiques congolaises de Sapés comme jamais ou Papaoutai. Les interprètes de ces deux anciens titres sont d’ailleurs au cœur des buzz actuels. Bad buzz à relents « séparatistes » pour le Congolais démocratique Gims, qui se désole qu’on lui souhaite « bonne année » dans l’Hexagone. Good buzz pour le fils de Rwandais Stromae. Enfin pas si « good », aux goûts de certains…

Buzz et contre-buzz

Ce 9 janvier, au journal télévisé de la chaîne française TF1, Paul Van Haver – vrai nom de l’artiste belge – répond à une interview sur la sortie prochaine de son album Multitude, neuf ans après le phénomène Racine carrée. À la dernière question de la présentatrice, le chanteur cravaté, sobrement vêtu de noir, répond en musique, propulsant, par surprise, un second single, après le titre Santé dont le clip officiel a déjà été visionné plus de 25 millions de fois depuis octobre.

Après avoir évoqué, dans l’interview « parlée », les doux souvenirs de séjours africains en mode « sac à dos » il chante, dans les paroles d’Enfer, son burn-out qui avait conduit, en 2015, à son rapatriement d’urgence de la RDC. Le JT s’achève sur la prestation. Persistance rétinienne. Bouche-à-oreille instantané… Vanity fair évoque rien de moins qu’une « France bouche bée » après la performance. Solennité élégante. Assurance sans prétention. Fusion d’influences intergénérationnelles et interculturelles, dans une France pré-électorale crispée. Les avis époustouflés semblent unanimes : l’artiste phénomène est le seul à pouvoir se permettre aujourd’hui de tels coups d’éclat. Un coup d’éclat qui, aux yeux de grognons, apparaît comme un coup d’État…

Comme un buzz vaut bien un contre-buzz, le journal français L’Obs prend la tête de la croisade contre le dispositif de présentation du nouveau titre de Stromae qu’il juge « aberrant » et « franchement embarrassant ». Au-delà de critiques artistiques convoquées en renfort, un article dénonce un brouillage de « ce qui reste de repères entre information et divertissement ». Alors que les mélomanes lambda évoquent une « gifle vivifiante », quelques journalistes dénoncent une « baffe » assénée à la « déontologie journalistique ». À les en croire, TF1 aurait enfoncé l’ultime clou dans le cercueil d’une presse souvent qualifiée de « Médias pourris ! Médias complices ! »

Afro-comète classieuse

Certes, dans un exercice moins teinté de journalisme que de promotion, la présentatrice de cette chaîne privée, Anne-Claire Coudray, avait des airs de groupie, sans doute par l’odeur du coup médiatique alléchée. Mais des vocalises, – davantage spontanées, il est vrai – ont déjà résonné dans des JT. Les tympans meurtris de preneurs de son se souviennent notamment de Patrick Fiori…

Si l’on admet qu’un volet « actualité culturelle » a sa place dans un journal télévisé, n’y a-t-il pas d’autres sujets de désolation, dans le magma médiatique français actuel, que le petit « piège » de Stromae ? La presse n’est-elle pas moins coupable de soutenir un secteur artistique sinistré par le Covid que d’avoir créé le Frankenstein Eric Zemmour – alors polémiste largement programmé en dépit de condamnations pour « provocation à la haine raciale » ? Le traitement efflanqué de la tragédie climatique n’est-il pas plus grave que la diffusion de 3 minutes et 9 secondes d’une introspection musicale régénérante ? Et la vision distordue du continent africain, essentiellement présenté comme un réservoir de putschistes et de migrants, ne valait-elle pas une afro-comète médiatique dominicale classieuse ?