Politique

Hakim El Karoui : « Le discours de Zemmour est du pain bénit pour les jihadistes »

Islam, présidentielle, relations France-Maghreb… L’essayiste revient pour JA sur les sujets brûlants du moment.

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Mis à jour le 21 décembre 2021 à 09:33

Hakim El Karoui. © DR

Essayiste et président de l’Association musulmane pour l’islam de France (Amif), Hakim El Karoui vient de prendre la tête du bureau parisien de Brunswick, groupe de conseil stratégique. Loin de faire l’unanimité auprès des Français de confession musulmane, Hakim El Karoui fait pourtant entendre une voix particulière dans la Macronie et le débat public, au sujet de l’islam.

Éric Zemmour sous-entend qu’un bon musulman est un terroriste

S’il appelle les musulmans à multiplier les prises de positions pour dénoncer les dérives d’une religion au cœur du vortex médiatique, il plaide pour donner à l’Amif toute sa place, celle d’un régulateur. Avec la fin annoncée du Conseil français du culte musulman (CFCM), l’association pourra-t-elle prendre en main les enjeux auxquels fait face cette communauté ?

Jeune Afrique : Nous sommes entrés dans la campagne pour l’élection présidentielle. Que pensez-vous de l’ascension médiatique, et dorénavant politique, d’Éric Zemmour ?

Hakim El Karoui : Je trouve inquiétant que son propos, pensé, articulé et travaillé depuis de nombreuses années, rencontre un tel succès. C’est un discours d’une violence extrême envers 20 % de la population, les immigrés, leurs enfants et plus particulièrement envers les musulmans. Ils sont essentialisés, avec une lecture de l’islam qui consiste à présenter tous les musulmans comme des salafistes.

Selon lui, et c’est ce qu’il disait lors d’un débat que nous avons eu il y a quelques années : « Être un bon musulman, c’est être salafiste. » C’est exactement ce que disent les salafistes.

En outre, tout cela est évidemment accompagné de provocations quand il affirme, par exemple, qu’Abdelhamid Abaaoud, le cerveau des attentats du Bataclan, était un très bon musulman. Il sous-entend donc qu’un bon musulman est un terroriste. Il s’agit d’un discours construit, symptomatique de la pire des extrêmes-droites.

D’aucuns définissent Éric Zemmour comme une « créature médiatique »…

Ce qui est plus intéressant à comprendre, c’est son succès. Il y a certes une dimension médiatique, il est poussé par CNews. Mais s’il n’obtenait que 2 % dans les sondages, ce serait Nicolas Dupont-Aignan. Or, il est monté jusqu’à 19 %. Ce qui est original dans son succès est qu’il n’est pas contredit. Quand Jean-Marie Le Pen tenait des propos orduriers, il y avait une levée de boucliers.

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La vraie nouveauté face au discours d’Éric Zemmour est le silence qui l’entoure. Il s’agit d’un soutien d’une partie de la droite – avec Éric Ciotti – ou de certains journaux conservateurs. Ce n’est pas Éric Ciotti qui a gagné la bataille des idées, mais Éric Zemmour. Autre source d’inquiétude : le discours de Zemmour est du pain bénit pour les jihadistes. Il démontre que l’islamophobie d’État – qui est aujourd’hui l’instrument de leur mobilisation – est vrai. Certes, elle émane d’un candidat d’extrême-droite à la présidentielle, mais il est traité comme tous les autres. Il a tenu un grand meeting et a participé à des émissions de télévision comme eux…

Les Français veulent faire entendre leurs différences culturelles, régionales et sexuelles

Mais on ne peut pas comprendre le phénomène Zemmour si l’on oublie l’effet de souffle des attentats.

Dans son discours du 5 décembre à Villepinte, Éric Zemmour a déclaré : « Je tends la main à mes frères musulmans. » La condition reste bien sûr l’assimilation. Que pensez-vous de ce débat à propos de l’intégration-assimilation ?

Je prépare un rapport sur l’intégration avec l’institut Montaigne. La première question que cela pose renvoie à la définition de l’intégration et, par conséquent, à celle de l’assimilation. Il y a l’idée que cette dernière consiste en l’oubli des origines.

Vous êtes français et rien ne doit vous distinguer de vos concitoyens. Quand Zemmour demande des prénoms tirés du calendrier des saints, c’est grotesque. On voit par exemple que les enfants de la communauté juive ont aujourd’hui pour beaucoup des prénoms hébraïques, de même pour les Bretons, les Basques ou même les milieux populaires avec des prénoms anglo-saxons…

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Les leaders du Rassemblement national (RN) s’appellent d’ailleurs Jordan ou Kevin. Le discours sur l’assimilation raconte des trajectoires très différentes en fonction des communautés. S’il reste des noms italiens, par exemple, il n’y a pas vraiment de revendications, pas de communauté, ni d’organisation – à l’inverse des Arméniens, qui ne sont pas nombreux.

La communauté juive existe aussi. À la fin du XIXe siècle, elle s’est posé la question de l’assimilation. Pour autant, il n’y a pas eu d’oubli des origines, tout comme chez les Portugais. L’assimilation est un rêve universaliste qui dépasse la question des musulmans, c’est l’idée que la France est tellement désirable que tous les étrangers qui la rejoignent doivent ressembler à tous les Français. Or les Français veulent aujourd’hui faire entendre leurs différences culturelles, régionales et sexuelles. Les musulmans se comportent comme les autres à cet égard.

Comment se positionnent les musulmans dans cette présidentielle ?

Je ne sais pas ce qu’ils attendent mais je suis toujours frappé par la même chose : leur inaction. Face au terrorisme notamment, avec cette idée : « On n’est pas coupables. Pourquoi devrait-on bouger ? »

Les musulmans paient une forme de passivité, liée au sentiment de ne pas être concerné par le terrorisme

Or je pense au contraire qu’ils devraient agir, précisément pour ne pas avoir Éric Zemmour [au pouvoir], parce qu’il est dans leur intérêt et dans celui de la France de ne pas laisser proliférer ces idées salafo-jihadistes dans la jeunesse.

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Avec Zemmour, les musulmans paient une forme de passivité, liée au sentiment de ne pas être concerné par le terrorisme. Sauf que dans le regard des autres, cela concerne les Franco-Maghrébins. La société attend une réaction qui, je pense, serait légitime. Ce serait la même chose si l’on était confronté à des commandos suprémacistes blancs de courants protestants évangéliques ou des personnes de la Ligue de défense juive. On interpellerait les communautés concernées pour qu’elles agissent.

N’est-il pas paradoxal de réclamer des musulmans qu’ils soient des citoyens comme les autres mais qu’ils réagissent en tant que musulmans en temps de crise ? 

Il s’agit effectivement d’une injonction paradoxale. Mais elle se dépasse en en faisant une nécessité intérieure, non pas une injonction venue de l’extérieur. On ne se mobilise pas pour faire plaisir, mais parce que c’est nécessaire et que c’est « votre » intérêt que vos enfants ne soient pas regardés comme des terroristes potentiels, ou vous-mêmes assimilés à des complices parce que silencieux.

Parmi les reproches qui vous ont été faits en tant que président de l’Amif, il y a votre manque de légitimité. 

La légitimité de l’Amif repose sur ses propositions, mais elle n’a jamais prétendu représenter les musulmans. Il s’agit avant tout de proposer un service pour réguler des activités, trouver un moyen de financement au bénéfice de la communauté musulmane et travailler sur des enjeux nationaux, comme le travail théologique. Il n’y a pas besoin d’être légitime au sens où il n’y pas besoin d’être représentatif. C’est même presque l’inverse. Il faut des gens indépendants.

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Où en est concrètement l’action de l’Amif ?

Son premier chantier consiste à réguler le pèlerinage. Plus aucune agence de voyages ne devrait obtenir de visa si elle n’a pas été au préalable certifiée par l’Amif. Cela conduit à donner à une prestation de services une portée d’intérêt général.

La contrepartie de la présence de l’islam consulaire, ce sont les échanges de renseignements

Avez-vous des chiffres précis ou un calendrier ?

Un cabinet indépendant a effectué une étude de marché pour aborder les problèmes avec objectivité. On constate ainsi qu’en France, les coûts du pèlerinage sont supérieurs de 20 % à ceux constatés dans les pays européens. Or celui du service, lui, est inférieur de 20 %… Il y a donc de la place pour un régulateur.

Il faut un accord politique avec les Saoudiens qui y ont toujours été favorables à condition d’avoir un interlocuteur. Le gouvernement a lancé un projet d’assises territoriales de l’islam, censées aboutir à une conférence nationale autour entre janvier et février 2022.

La France cherche à faire émerger un islam de France, mais s’est appuyée pour cela sur la Grande Mosquée de Paris, proche de l’Algérie, et sur le CFCM, plus proche du Maroc. N’est-ce pas poursuivre l’islam consulaire ? 

La contrepartie de la présence de l’islam consulaire, ce sont les échanges de renseignements. Il y a certes l’idée que cela ne marche pas, mais ne serait-ce pas une erreur de s’en priver ?

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On ne dit jamais, par exemple, ce que les services marocains ou algériens donnent aux services français… Pour autant, le gouvernement doit évoluer et comprendre qu’il n’y a rien à attendre de l’islam consulaire, qui n’est plus adapté.

Concernant Emmanuel Macron et sa réélection, sa loi sur le séparatisme ne risque-t-elle pas de lui coûter cher sur le plan électoral ?

Je ne crois pas. Il y a eu les débats sur la loi et il y a la loi elle-même. Ce n’est pas une loi de stigmatisation. C’est important pour les musulmans qu’il existe une traçabilité de l’argent qu’ils donnent, notamment pour les mosquées.

Les lignes bougent beaucoup au Maghreb. Rupture diplomatique entre l’Algérie et le Maroc, situation tendue en Tunisie et, globalement, perte de vitesse de la France… Comment Emmanuel Macron manœuvre-t-il par rapport à ces changements ? 

La France a toujours mené, à peu près, la même politique. Engagée mais prudente. Elle est engagée de façon bilatérale. Le Maghreb est dans notre zone à risques. Si cela va mal là-bas, ça va mal en Europe. Les Maghrébins seraient plus efficaces s’ils étaient capables de parler d’une seule voix.

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La France essaie de ne pas rentrer dans les querelles en adoptant une position d’équilibre. Si elle soutient plutôt le Maroc, elle veut préserver le dialogue politique avec l’Algérie, non pas avec l’armée, mais avec les services. Quand les lignes bougent, la France reste mal à l’aise tant elle a d’intérêts au Maghreb. Quoi qu’elle fasse, elle court toujours le risque d’être dans l’ingérence ou dans la négligence.