Société

Mali : ce qui se joue derrière l’incarcération d’Oumar Mariko

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Mis à jour le 8 décembre 2021 à 14:45

Oumar Mariko, président du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (Sadi), en 2018 à Moscou © Vladimir Gerdo/TASS via Getty Images

Accusé d’avoir tenu des propos « injurieux » à l’égard de Choguel Kokalla Maïga, l’opposant a été placé sous mandat de dépôt. Un nouvel épisode dans le duel qui oppose les deux hommes depuis plus de trente ans.

Au Mali, critiquer le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga peut coûter cher. Oumar Mariko, président du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (Sadi) et ancien membre du Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), est le dernier à en avoir fait les frais. Il a été interpellé lundi 6 décembre par la Brigade de recherches de la gendarmerie nationale.

Après une nuit passée dans les locaux du Camp 1, cette figure de la gauche malienne a été présentée devant le procureur près le Tribunal de grande instance de la Commune IV du district de Bamako. Puis placé sous mandat de dépôt pour « injures commises par le biais d’un système d’information et de communication », « violation du secret de la communication » et « diffusion d’injures et de menaces », selon leurs avocats.

Fuite d’enregistrements

À l’origine des déboires judiciaires du leader du Sadi, il y a la fuite d’un enregistrement audio sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’une conversation téléphonique privée avec Bakary Camara, de la radio Kayira – dont Mariko est le directeur général depuis 1995 – et Bouba Fané, tous deux placés également sous mandat de dépôt. On y entend Oumar Mariko qualifier le Premier ministre de « menteur » et l’accuser d’asséner des « contre-vérités ».

Visiblement remonté contre le locataire de la primature, Mariko propose de mettre en place une émission spéciale visant à démonter les déclarations de Choguel Maïga. Il ajoute, dans un langage injurieux, vouloir mettre son pied dans « le yorodjugu » – comprendre, « le derrière » –  du Premier ministre.

Choguel Maïga a toujours souhaité réhabiliter la dictature de Traoré. Oumar Mariko en paie le prix

Ces propos colorés répondent à un autre enregistrement qui circulait sur les réseaux sociaux depuis quatre jours. Dans cet audio, on distingue une voix qui ressemble fortement à celle de Choguel Kokalla Maiga. L’homme enregistré enchaîne les déclarations véhémentes sur des sujets brûlants à Bamako. Affaire des Bérets rouges tués en masse en 2012, arrestation d’Amadou Haya Sanogo, le leader des putschistes de 2012, ou encore chute de l’ancien dictateur Moussa Traoré… Tout y passe.

Sur la bande-son, l’homme affirme notamment que les « aspirations légitimes des Maliens [ont été] utilisées pour faire partir Moussa Traoré, y compris au prix d’un bain de sang ». Il reproche aux tombeurs du général Traoré d’avoir trahi ces aspirations une fois arrivés au pouvoir.

Rivalité de longue date

Pour comprendre l’ire qu’ont provoqué ces déclarations chez le leader du Sadi, il faut se rappeler le rôle qu’il a joué en 1991, avant l’avènement de la démocratie au Mali. À l’époque, Choguel Kokalla Maïga chemine aux côtés de Moussa Traoré, qui règne d’une main de fer sur le pays depuis 1968. Oumar Mariko, médecin de formation, est quant à lui l’une des principales figures de la contestation. Avec l’Association des élèves et étudiants du Mali (AEEM), dont il est l’un des membres fondateurs, il multiplie les manifestations contre le régime.

« Dans le premier audio, le Premier ministre accuse les mouvements démocratiques qui ont protesté contre la dictature de Moussa Traoré d’avoir tué des mendiants et des fous pour les faire passer pour des victimes de la répression du régime, explique Mohamed Ag Akeratane, secrétaire général du Sadi. Oumar Mariko est un acteur de cette histoire, que le Premier ministre déforme. Parmi les morts et blessés figurent ses camarades. Il se devait de rétablir la vérité. »

« Choguel et Mariko incarnent deux positions irréconciliables. La trame de fond de ce qui se joue aujourd’hui doit être analysée à l’aune de la rivalité entre pro et anti-26 mars 1991 [jour de la chute de Moussa Traoré] », décrypte un analyste politique malien qui a souhaité garder l’anonymat. Un point de vue que partagent les proches de Mariko. « Choguel Maïga a toujours souhaité réhabiliter la dictature de Traoré, il pense aujourd’hui être en mesure de le faire vu le poste auquel il a accédé, et Oumar Mariko en paie le prix », accuse Mohamed Ag Akeratane.

Plus de trente ans plus tard, rien n’a donc pu réconcilier les deux hommes. Pas même le combat qu’ils menaient en commun à l’été 2020 face au président Ibrahim Boubacar Keïta. S’il faisaient tous deux partie du M5-RFP, « il n’y avait aucune relation de proximité entre Choguel et Mariko, se souvient Clément Dembélé, universitaire et président de la Plateforme contre la corruption et le chômage. Ils se disaient à peine bonjour et se regardaient avec méfiance ».

Arrestation politique ?

L’interpellation d’Oumar Mariko, qui intervient trois jours après la condamnation à six mois de prison avec sursis d’Issa Kaou Djim, ancien vice-président du Conseil national de transition (CNT), suscite beaucoup de réactions dans la capitale malienne. Pour les proches de Mariko, cela n’est rien de moins qu’une manipulation de la justice.

« Le procureur dépend de la Justice, le ministre de la Justice dépend de Choguel Maïga. Pour nous, il est évident que le Premier ministre a actionné la machine judiciaire pour réprimer Oumar Mariko et le parti Sadi », tance Mohamed Ag Akeratane, qui avait été nommé ministre de l’Environnement en mai dernier dans l’éphémère deuxième gouvernement du Premier ministre déchu, Moctar Ouane.

La primature refuse de dire si la voix de l’enregistrement est bien celle de Choguel Kokalla Maïga

Le secrétaire général réfute les accusations qui visent Oumar Mariko : « Comment peut-on parler de propos injurieux dès lors qu’il s’agit d’une conversation privée ? Il n’y a pas d’injure exprimée publiquement. Beaucoup de citoyens, d’hommes politiques expriment des avis négatifs dans la sphère privée, faut-il tous les poursuivre ? »

« On est en train de déifier la fonction de Premier ministre et de bafouer la liberté d’expression, assène Clément Dembélé. Les propos que Choguel a tenus sur l’affaire des Bérets rouges et Amadou Haya Sanogo sont condamnables. Pourquoi ne l’arrête-t-on pas lui aussi ? »

Malgré les demandes de Jeune Afrique, la primature n’a ni souhaité répondre à ces questions, ni voulu dire si la voix de l’enregistrement est bien celle de Choguel Kokalla Maïga.