Politique

Algérie : comment Tebboune démantèle les réseaux de Gaïd Salah dans l’armée

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Mis à jour le 26 août 2020 à 18h02
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune reprend l'armée en main.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune reprend l'armée en main. © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Les nombreux changements menés au sein de l’institution militaire et les péripéties judiciaires de plusieurs hauts gradés témoignent d’une révolution discrètement menée au sein de la Grande Muette.

Une révolution de velours est en cours au sein de l’armée algérienne. Trois départements hautement sensibles du ministère de la Défense ont ainsi été visés par une série de limogeages opérés à la mi-août par le président Tebboune.

Placé en 2017 à la tête du département transmissions, systèmes d’information et guerre électronique de l’armée, le général-major Abdelkader Lachkhem a été limogé et remplacé par le général-major Farid Bedjghit, qui dirigeait jusque-là l’École supérieure des transmissions de Koléa. Directeur du département organisation et logistique de l’état-major de l’armée, le général Ali Akroum a été démis de ses fonctions pour être remplacé par le général-major Houes Ziari.

Quant à la direction des fabrications militaires du ministère de la Défense (MDN), elle n’a pas été épargnée. Son chef, le général-major Rachid Chouaki, a été écarté, tout comme le général-major Mohammed Teboudelette, qui assurait la direction du matériel militaire du MDN.

Relation privilégiée

L’éviction d’Abdelkader Lachkhem constitue une étape de plus dans la vaste opération de démantèlement des réseaux qu’avait mis en place Ahmed Gaïd Salah, ancien chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense qui a succombé en décembre dernier à une crise cardiaque. Chef de l’état-major depuis 2004, Gaïd Salah s’était progressivement imposé au cours des quinze dernières années comme le patron incontestable, et incontesté, de l’institution militaire. Ceux qu’il avait placés dans les structures de l’armée et du renseignement lui étaient pour la plupart dévoués, et ont fait de lui l’homme fort du pays après la démission forcée du président Bouteflika en avril 2019. La mort de Salah et son remplacement par le général-major Saïd Chengriha a ainsi scellé le sort de ces soutiens, trop marqués par leur relation privilégiée avec l’ancien chef d’état-major.

Homme-clé d’Ahmed Gaïd Salah, Abdelkader Lachkhem faisait l’objet d’une enquête depuis avril dernier, notamment pour son implication présumée dans l’exfiltration de l’adjudant-chef Guermit Bounouira, récemment extradé de Turquie. Ancien secrétaire particulier de Gaïd Salah, Bounouira a fui l’Algérie en mars pour tenter d’obtenir l’asile à l’étranger en échange d’informations et de documents hautement sensibles. Sans succès : « C’était une question de principe pour la Turquie, explique une source proche du renseignement militaire turc. Son retour permettra de renforcer encore les bonnes relations entre l’Algérie et la Turquie. » Placé en détention à la prison militaire de Blida, où croupissent une vingtaine de hauts gradés, Bounouira est poursuivi pour haute trahison.

L’ancien patron de la gendarmerie nationale, le général Ghali Belksir, en fuite à l’étranger, est également poursuivi pour le même chef d’inculpation. Un mandat d’arrêt international a été lancé contre lui par un juge du tribunal militaire de Blida. Selon nos informations, Belksir était, récemment encore, en villégiature dans le Sud de l’Espagne avec son frère.

Le président algérien Tebboune avec feu Ahmed Gaïd Salah à Alger, en décembre 2019.

Le président algérien Tebboune avec feu Ahmed Gaïd Salah à Alger, en décembre 2019. © Billal Bensalem/NurPhoto/AFP

Autre homme-clé du système Gaïd Salah, le général Belksir avait supervisé les enquêtes sur la corruption qui ont envoyé en prison une bonne vingtaine d’anciens ministres, deux anciens Premiers ministres, des oligarques et d’autres responsables du clan Bouteflika.

La chute du général Lachkhem qui, lui non plus, n’est pas à l’abri de poursuites judiciaires, rappelle la disgrâce qui a frappé le général Wassini Bouazza, autre personnage clé de la galaxie Gaïd Salah. Ancien patron de la redoutable direction de la sécurité intérieure, Bouazza a été condamné en juin à huit ans de prison pour « faux et usage de faux, atteinte à corps constitué, détention d’arme à feu et de munitions de type IV ». Protégé de Gaïd Salah, à qui il doit son ascension fulgurante, Bouazza passait pour un spécialiste des coups tordus, dont Abdelmadjid Tebboune a été victime au moment où il était candidat à la présidentielle de décembre 2019. Pour Bouazza, cette condamnation n’est qu’un prélude à d’autres ennuis judiciaires dans la mesure où il fait l’objet de nouvelles enquêtes pour des faits nettement plus graves.

Sans tambours ni trompettes

Bouazza, Belksir, Lachkhem, Bounouira : tous les quatre constituent l’héritage de Gaïd Salah, en voie de disparition. S’ils ne sont pas les seuls à faire partie de ce legs, ils symbolisent la face obscure de la gouvernance du tandem Bouteflika-Gaïd Salah. Chantage, corruption, abus de pouvoir, fuites à l’étranger, intelligence avec des puissances étrangères, les agissements des « Gaïd boys » ont joué un rôle certain dans la dégradation de l’image de l’institution militaire. D’où la nécessité, pour Abdelmajid Tebboune, d’opérer cette mue radicale dans pratiquement toutes les structures de l’armée et du renseignement.

La méthode choisie par le président algérien, sans tambours ni trompettes, contraste avec l’ère Bouteflika, où le démantèlement des services de renseignements et d’intelligence entre 2013 et 2015 s’était transformé en cirque médiatique, provoquant d’importants dégâts dans un milieu où le secret et la confidentialité ne sont pas de vains mots.

Le chef d’état-major Saïd Chengriha, remplaçant d’Ahmed Gaïd Salah, avait lui connu d’importants différends avec son prédécesseur, à qui il avait reproché sa gestion brutale du Hirak après la démission forcée d’Abdelaziz Bouteflika.

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