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Armée algérienne : la grande mue de la grande muette

Un peu plus de deux ans après la mort d’Ahmed Gaïd Salah, le tandem Tebboune-Chengriha a remplacé tous les fidèles de l’ancien chef-d’état major. Et repris en main l’appareil sécuritaire.

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Mis à jour le 20 avril 2022 à 10:41

Militaires algériens à l’investiture d’Abdelmadjid Tebboune, le 19 décembre 2019. © Zinedine ZEBAR/Starface

Le premier avait des méthodes brutales dans sa gestion des hommes et de l’institution militaire. Il était imposant par sa carrure, tranchant et offensif dans ses prises de position et omniprésent sur la scène politique. Le second est d’un caractère discret, peu intrusif et ne cherche pas les feux de la rampe.

Entre Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense décédé en décembre 2019, et Saïd Chengriha qui lui a succédé à la tête de l’état-major, il y a un monde. Et c’est ce gouffre entre les deux hommes qui dessine le nouveau visage de l’armée algérienne post-Gaïd Salah.

Révolution silencieuse

À mi-chemin du premier mandat du président Abdelmadjid Tebboune, le duo que ce dernier forme avec Saïd Chengriha a opéré une grande mue au sein de la grande muette, aussi bien sur le mode opératoire que sur le choix des généraux qui en constituent aujourd’hui l’ossature. Une révolution silencieuse qui a débuté par une opération de purge du legs d’Ahmed Gaïd Salah. Un legs qui pèse lourd.

Gaïd Salah a établi son emprise sur l’armée en y faisant le ménage

C’est à l’été 2018, peu de temps après le scandale des 701 kilos de cocaïne qui a ébranlé l’État, que Gaïd Salah a établi son emprise sur l’armée en y faisant le ménage. Plusieurs généraux majors sont écartés et mis aux arrêts pour des délits de corruption et de détournements présumés avant d’être libérés quelques mois plus tard sur intervention de Saïd Bouteflika, alors puissant conseiller de son frère président et aujourd’hui incarcéré à la prison d’El Harrach, à Alger.

Mais cette remise en liberté des parias de Gaïd Salah ne constitue qu’une pause dans son plan de prise de pouvoir de l’appareil militaire et sécuritaire tout entier. Plus que jamais l’homme fort du pays après la chute du régime de Bouteflika en avril 2019, chef incontesté et incontestable de l’armée, Gaïd Salah va placer ses hommes au sein de tous les départements de la Défense, des différentes directions des services de renseignements ainsi que des régions militaires.

Jamais depuis les années 1960 et 1970, un général n’avait acquis autant d’influence et de puissance

Gaïd Salah oriente de manière autoritaire le cours de l’élection présidentielle de décembre 2019 et favorise l’arrivée au pouvoir de Abdelmadjid Tebboune contre le candidat Azzedine Mihoubi qui, semble-t-il, avait les faveurs d’une partie de l’establishment militaire. Jamais depuis l’ère du colonel Boumédiène dans les années 1960 et 1970, un général n’avait acquis autant d’influence et de puissance dans ce système politique opaque.

Changement majeur

La disparition de Gaïd Salah peu de temps après l’investiture de Tebboune change radicalement la donne, tant au niveau de la présidence qu’au sein de l’institution militaire. Délié de l’emprise du colérique général, le nouveau chef de l’État amorce la mue de l’armée en tandem avec le nouveau chef d’état-major.

Ce dernier, contrairement à son prédécesseur, refuse le poste de vice-ministre de la Défense. C’est déjà en soi un changement majeur par rapport à l’ère Bouteflika-Gaïd Salah.

L’autre évolution importante tient à la personnalité même de Saïd Chengriha. À 75 ans, ce général qu’on présente comme pondéré, discret – sans être effacé – ne nourrit aucune ambition politique, contrairement à son prédécesseur. « Il s’attelle à recentrer l’armée sur ses seules missions constitutionnelles, bien loin des démons de la politique », explique l’une de ses vieilles connaissances.

Une politique de refonte de l’état-major et du remplacement systématique de l’ancienne équipe par des hommes proches de Chengriha ou qui lui ont été recommandés par ses anciens compagnons est mise en place. L’objectif ? Débarrasser l’armée des fidèles de l’ancien chef d’état-major, soupçonnés de menacer le pouvoir personnel d’Abdelmadjid Tebboune.

Bêtes noires

Le déboulonnage des réseaux de l’ancien chef d’état-major démarre avec une opération de réhabilitation de deux de ses principales bêtes noires, les anciens généraux Mohamed Mediène, dit “Toufik”, ex-patron des services de renseignements, et Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense dans les années 1990. Le premier est relaxé en janvier 2020 par le tribunal militaire de Blida après avoir été condamné à quinze ans de prison pour « complot contre l’armée et complot contre l’autorité de l’État ».

En fuite à l’étranger et poursuivi dans le cadre de la même affaire, Nezzar est autorisé à rentrer et se voit lui aussi blanchi par la justice. Ces réhabilitations n’ont pas seulement une portée symbolique. Elles auront une incidence politique dans la mesure où la remise en liberté de Toufik permettra le retour sur le devant de la scène ou en coulisses de certains hommes connus pour leur proximité avec l’ancien patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), dissous en 2016.

Le premier à faire les frais de cette refonte est le général-major Wassini Bouazza. Nommé en avril 2019 patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), ce général influent aura été l’une des chevilles ouvrières de la campagne anti-corruption qui a ciblé anciens oligarques et ministres. La mort de Gaïd Salah signa la fin de sa carrière et sa chute brutale. Écarté au lendemain de l’élection de Tebboune, il purge aujourd’hui une peine de seize ans de prison.

Des réhabilitations qui n’ont pas seulement une portée symbolique, mais aussi une incidence politique

Wassini liquidé, le général Abdelghani Rachedi prend sa succession. Cet homme qu’on présente comme un intellectuel a auparavant dirigé l’Institut des hautes études de sécurité nationale, établissement de formation de hauts cadres militaires et civils, avant d’être nommé attaché militaire aux Émirats arabes unis où il a tissé de solides liens avec des dirigeants du Golfe. S’est-il rendu, comme l’affirment certaines sources, à Abou Dhabi en avril 2021 pour négocier l’extradition de l’ex-patron de Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour ? Mystère mais ce dernier sera bien extradé à Alger en août 2021.

Ancien des services passé par la justice militaire, le général Rachedi est réputé procédurier. Au sein de la DGSI, dont les principales missions sont le contre-espionnage et l’analyse prospective de la situation intérieure, il a apporté calme et sérénité après la succession de difficultés que cette direction névralgique a connues avant son arrivée.

Compétence précieuse

Le deuxième changement important concerne la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE), une institution qui a pris une importance majeure dans le contexte d’instabilité permanente à toutes les frontières de l’Algérie, tant au Maghreb qu’au Sahel. L’homme fort qui la dirige depuis janvier 2021 est le général-major Nour-Eddine Mekri, surnommé « Mahfoud Polisario » en raison de son expérience dans le dossier du Sahara occidental. Une compétence précieuse dans le conflit qui oppose l’Algérie et le Maroc, singulièrement revivifié depuis l’accession au pouvoir d’Abdelmadjid Tebboune.

Proche de Toufik, Mekri a été très actif depuis sa nomination à la tête des services extérieurs. Il a enchaîné les voyages au Niger, en Égypte, en Espagne ou encore en Turquie. Il était même aux côtés du ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, lors de sa visite à Moscou les 3 et 4 avril. Celui dont on dit qu’il a été derrière le rabibochage entre Le Caire et Alger après les tensions sur la Libye est sorti indemne de l’enquête qui a visé son prédécesseur, Youcef Bouzit, et qui a paralysé un grand nombre de cadres de l’institution.

Revenant

La mue de l’armée et des services de renseignement est aussi passée par la création en catimini de la Direction générale de la lutte contre la subversion (DGLS), confiée en novembre 2021 au général M’henna Djebbar. Un revenant. Considéré comme l’un des fidèles de Toufik, Djebbar est passé par la case prison en octobre 2019 pour enrichissement illicite, avant d’être remis en liberté en juillet 2020.

Ces changements affectent de nombreuses institutions relevant du ministère de la Défense

Le général Djebbar affiche une longue carrière comme patron de la Direction centrale de la sécurité des armées (DCSA), chargée de la lutte contre le terrorisme dans les années 1990. Réputé proche de l’actuel chef d’état-major, il a aujourd’hui pour mission de lutter contre la « subversion politique », un champ qui s’est particulièrement étendu pendant le mandat d’Abdelmadjid Tebboune…

Il pourrait être également missionné pour créer le noyau d’un nouveau service de renseignement réformé et unifié à l’image de ce qu’était le DRS avant le début de son démantèlement à l’été 2013.

Projet de restructuration

Ces changements plutôt en douceur affectent également de nombreuses institutions relevant du ministère de la Défense. C’est le cas de l’état-major de la gendarmerie nationale que pilote le général Yahia Ali Oulhadj depuis août 2021. Tout comme bon nombre de généraux qui gravitent autour de Saïd Chengriha, Oulhadj a été écarté par Gaïd Salah avant d’être mis à la retraite. Sa reprise de service consolide le projet de restructuration mis en place par le patron de l’armée.

Très discret, mais voué à jouer un rôle important dans l’appareil de coordination entre l’armée, la présidence et les services de renseignement, le colonel Boumédiène Benattou incarne cette génération d’officiers écartés par Ahmed Gaïd Salah, qui lui avait retiré brutalement en août 2018 son poste de contrôleur général de l’armée. Une disgrâce qui durera moins de deux ans.

En mars 2021, Bennatou arrive au palais d’El Mouradia comme conseiller chargé des affaires en lien avec la défense et la sécurité. Il sert également de courroie de transmission entre la présidence et le ministère de la Défense.

Deux ans après la mort d’Ahmed Gaïd Salah, l’armée a achevé sa nouvelle mue. Cette fois sans fracas ni publicité.

Les régions militaires aussi

À l’instar des autres institutions qui dépendent du ministère de la Défense, les principales régions militaires ont connu des changements au cours des deux dernières années. Le général-major Omar Tlemsani dirige depuis juillet 2020 la 4e région militaire à Ouargla, dans le sud du pays. Homme de tranchées, il s’est illustré dans le combat contre le terrorisme dans les années 1990 à la tête du 4e régiment para-commando. Autre baroudeur, fondateur du 25e régiment de reconnaissance parachutiste, le général Omar Hambli commande depuis mars 2020 la 5e région militaire, dans le Constantinois. Le général-major Hadj Laaroussi Djamel hérite, de son côté, du commandement de la 2e région militaire, qui englobe l’Oranie. Une région hautement sensible en raison de sa proximité avec la frontière marocaine.