Politique

Algérie : Saïd Chengriha, « l’oligarque militaire » qui succède à Ahmed Gaïd Salah à la tête de l’armée

Réservé aux abonnés | | Par - à Alger
Le général algérien Said Chengriha assiste à la cérémonie d'investiture du président Abdelmajid Tebboune, à Alger, le 19 décembre 2019.

Le général algérien Said Chengriha assiste à la cérémonie d'investiture du président Abdelmajid Tebboune, à Alger, le 19 décembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Le général-major Saïd Chengriha est devenu, le 23 décembre, le nouveau chef d’état-major de l’armée nationale populaire (ANP) par intérim à la suite du décès d’Ahmed Gaïd Salah. Homme de terrain et novice politique, il hérite d’une « situation inédite et difficile », marquée par un mouvement de contestation populaire inédit.

Le nouveau patron de l’armée algérienne adoptera-t-il le même ton martial que son prédécesseur vis-à-vis de de la mobilisation populaire, ou va-t-il jouer la carte de l’apaisement ? À 74 ans, Saïd Chengriha vient d’être désigné nouveau chef d’état-major par le président fraîchement élu Abdelmadjid Tebboune, quelques heures après le décès du général Ahmed Gaïd Salah, le 23 décembre. « Cette rapidité illustre l’inquiétude de l’armée de ne pas laisser ce poste, essentiel, vacant. C’est un message fort », estime ainsi Karima Direche, historienne et spécialiste de l’Algérie au CNRS.

Homme de terrain et novice politique, celui qui s’est forgé une réputation de dirigeant brutal, voire sanguinaire, durant la décennie noire aura fort à faire pour obtenir le soutien des manifestants du « Hirak » dont les slogans visent le haut commandement militaire depuis le début du mouvement de contestation, en février dernier.

Proche d’Ahmed Gaïd Salah

Peu connu du grand public, Saïd Chengriha était pressenti pour remplacer Ahmed Gaïd Salah depuis le vaste remaniement au sommet de l’appareil militaire et sécuritaire, en août 2018. Au cours de cette purge inédite, Saïd Chengriha avait été promu au poste de chef de l’armée de terre, succédant au général Lahcen Tafer. « Ce remaniement sans précédent a permis d’écarter le clan adverse, celui du général Toufik [ex-patron du DRS condamné à 15 ans de prison, ndlr], de sécuriser les postes-clés dans l’appareil sécuritaire, et d’assurer ainsi la pérennité du clan de Gaïd Salah pour garder la main sur le régime », rappelle Moussaab Hammoudi, chercheur en sciences politiques à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Son accession à la tête de l’armée algérienne consacre aussi sa fidélité à son prédécesseur. Les deux hommes se connaissent bien. Au début de sa carrière militaire, Saïd Chengriha avait d’ailleurs été envoyé aux côtés d’Ahmed Gaïd Salah sur le front du Sinaï, lors de la guerre du Kippour, en 1973. « C’est un oligarque militaire qui a affiché une loyauté sans faille à servir le dispositif et les intérêts du haut-commandement militaire », souligne Karima Direche.

Ascension progressive

Ce natif des Aurès, région du nord-est de l’Algérie et terre des tribus chaouis, a connu une ascension progressive au sein de l’armée algérienne, dans le sillage d’Ahmed Gaïd Salah. Après avoir fait ses classes sur les bancs de l’académie russe de Vorochilov durant les années 1970, il gravit les échelons, passant de commandant d’un bataillon de chars à Béchar à la tête d’une division blindée au sein de la 4ème région militaire, à Constantine. En pleine lutte anti-terroriste, il est nommé au poste avancé à Lakhdaria, sous la supervision du général Abdelaziz Medjahed, avant d’être appelé, en 1995, au poste de commandant du secteur opérationnel de Sidi Bel-Abbès.

On peut s’attendre à retrouver les vieilles pratiques de l’armée

Après un passage au commandement de l’école d’application des blindés, il retourne à Béchar, où il est désigné chef de la très stratégique 3ème région militaire, un poste occupé par Ahmed Gaïd Salah à la fin des années 1980. Promu au grade de général-major en 2003 par l’ancien président déchu Abdelaziz Bouteflika, Saïd Chengriha oeuvre alors à la surveillance des frontières dans le sud-ouest algérien. « Il a une carrière militaire classique marquée par son implication dans le volet opérationnel, ce qui n’a pas toujours été le cas de ces prédécesseurs. Il ne s’est encore jamais mêlé aux décision politiques », fait remarquer Moussaab Hammoudi.

Novice en politique

C’est un défi de taille qui attend le nouveau chef d’état-major par intérim, novice en politique. Car jamais dans l’histoire du pays l’armée ne s’était autant exposée sur la scène politique. Après la mort d’Ahmed Gaïd Salah, devenu très impopulaire au sein du mouvement de protestation, en apparaissant comme le garant de la survie du système contesté, Saïd Chengriha devrait s’employer à ramener la grande muette à sa place habituelle d’arbitre politique de l’ombre. « Gaïd Salah avait pris des risques en prenant autant la parole et en installant une relation frontale avec la mobilisation citoyenne. Il était à nu. On peut s’attendre à retrouver les vieilles pratiques de l’armée », avance Karima Direche.

Avec quelle méthode ? Pour Moussaab Hammaoudi, les premiers signaux lancés par l’armée seront déterminants. « Saïd Chengriha avance dans un champ miné car il ne bénéficie ni de la légitimité révolutionnaire ni de celle de la Constitution, l’élection présidentielle ayant été largement contestée. Il fait face à un choix cornélien : se diriger vers la violence ou remettre le pouvoir au civil ».

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