Eric Kump : « Carlyle cherche des opportunités entre 30 et 100 millions de dollars »

Le patron Afrique subsaharienne de Carlyle, Eric Kump. © CASEYMOORE/CARLYLE

Renforcement des effectifs locaux, projets d’investissement et objectifs, le patron régional du géant américain de la gestion d’actifs, Eric Kump, détaille la stratégie du groupe sur le continent africain.

Eric Kump l’assure. Le patron Afrique subsaharienne de Carlyle – 174 milliards de dollars d’actifs (145 milliards d’euros) – n’a ressenti aucune schadenfreude (« mauvaise joie »), à la fin de novembre, lorsque l’éternel rival new-yorkais KKR (148 milliards de dollars d’actifs) a mordu la poussière et a dissous son équipe africaine de capital-investissement. En quatre ans, KKR n’a pourtant réussi qu’une opération africaine : 200 millions de dollars dans l’éthiopien Afriflora. À l’inverse, depuis l’arrivée d’Eric Kump à la mi-2016, Carlyle Sub-Saharan Africa Fund (CSSAF) a réalisé cinq acquisitions, investissant plus de 200 millions de dollars au total.

Selon les données compilées par JA, près de 70 % de CSSAF, lancé en 2014 et doté de 698 millions de dollars, ont été investis, et les analystes misent sur un nouveau fonds d’ici à 2019. Contrairement à KKR, qui ne comptait ni bureau africain ni fonds dédié, Carlyle dispose d’équipes à Johannesburg et à Lagos, supervisées par Eric Kump depuis Londres.

Notre investissement idéal se situe entre 30 millions et 100 millions de dollars

Mais CSSAF a frôlé le pire en Afrique, en raison de paris osés pris quand l’équipe était dirigée par l’Anglo-Zimbabwéen Marlon Chigwende. À la fin de 2014, le fonds a misé 147 millions de dollars pour acquérir 18 % de Diamond Bank. Le titre a perdu 75 % en 2015 à Lagos, végétant ensuite autour de 1 naira pendant deux ans. Appelé aux commandes, Eric Kump, ancien de Merrill Lynch, a renforcé les équipes et recalibré la stratégie, avec un certain succès. De passage à Cape Town au début de décembre 2017 pour la conférence SuperReturn Africa, il a répondu aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Qu’est-ce qui a motivé la création du CSSAF ?

Eric Kump : Carlyle a une stratégie, établie depuis longtemps, de gestion de fonds régionaux : Europe, Asie, Amérique latine. L’arrivée en Afrique s’inscrit dans cette logique. Ces fonds sont dimensionnés selon les possibilités du marché, avec des équipes composées de locaux et une présence sur le terrain. Nous concentrons nos efforts sur des entreprises avec un potentiel de croissance et sur les acteurs de taille moyenne ou grande.

Notre investissement idéal se situe entre 30 millions et 100 millions de dollars. En Afrique, les opportunités à plus de 100 millions de dollars sont rares et ne reflètent pas le paysage économique actuel de la région. Nous trouvons des opportunités grâce à notre échelle d’investissement et à notre mode opératoire local.

Certes, mais CSSAF a connu des années de vaches maigres en 2015-2016…

C’était avant que je rejoigne le fonds. Les conditions sur le marché étaient difficiles. Nous sommes dorénavant concentrés sur l’avenir, qui semble prometteur. Et nous avons renforcé notre équipe avec le recrutement d’Idris Mohammed [débauché chez l’investisseur britannique DPI] en tant que directeur ; et de Dele Babade [ancien d’Ecobank], comme conseiller.

Quel est le point commun des cinq investissements que vous avez supervisés ?

Ce sont des prises de contrôle majoritaire de sociétés avec un potentiel de croissance et/ou situées sur le marché intermédiaire-supérieur. C’est le cas notamment pour nos investissements récents dans Amrod, spécialiste des produits promotionnels, dans le fournisseur de services de télécoms CMC, et dans l’agence de notation GCR. Nous avons la possibilité d’accroître rapidement les opérations et, espérons-le, de réaliser une sortie réussie en faveur d’un autre investisseur stratégique. Pour cela, nous mettons à profit la plateforme, l’envergure et l’expertise mondiales de Carlyle.

De quelle façon ?

Dans le cas de GCR, par exemple, nous avions déjà une expérience du secteur. Au côté de Warburg Pincus, nous sommes au capital de l’agence mondiale DBRS, basée à Toronto. Cela nous a aidés pendant l’audit initial, et les deux sociétés partagent désormais les meilleures pratiques. Nous avons des expériences similaires pour nos investissements dans CMC et la junior pétrolière Assala Energy.

Cette dernière opération a été réalisée conjointement avec Carlyle International Energy Partners. L’alliance d’un fonds sectoriel et d’un fonds géographique offre à nos investisseurs des avantages significatifs pour apporter une expertise pertinente et contribuer à la création de valeur.

Avez-vous un échéancier pour investir la dotation de CSSAF ?

Non. Nous conservons l’appui de nos bailleurs de fonds pour nos plans d’investissement. Ce dont nous sommes très reconnaissants.

Nombre d’entreprises africaines sont en pleine croissance et ont besoin de capitaux et de compétences

Aucune date butoir, vraiment ? Pas même 2020 ?

Encore une fois, nous sommes en accord avec nos investisseurs. Je ne crois pas que les acheteurs doivent penser que nous devons forcément réaliser des opérations. Nous investissons lorsque nous pensons que c’est le bon moment. Nous sommes en tout cas très enthousiastes quant aux opportunités en Afrique en ce moment. Les valorisations des entreprises sont plus raisonnables.

Comment l’expliquez-vous ?

Le paysage a changé. Plusieurs investisseurs internationaux sont partis, et certaines banques ont dissous leurs équipes de private equity. Il y a eu moins de collectes de fonds, et les investisseurs stratégiques ont été moins actifs. Il y a donc eu une diminution de la demande. Du côté de l’offre, nombre d’entreprises africaines sont en pleine croissance et ont besoin de capitaux et de compétences. En outre, davantage d’entrepreneurs sont plus réalistes quant aux défis liés à l’évaluation de leurs firmes. Donc, l’offre, la demande et les attentes sont toutes plus favorables en Afrique aujourd’hui.

Quels sont vos objectifs spécifiques en matière de rendement ?

Il serait inadéquat de vous donner un multiple de rentabilité moyen, car chaque investissement est différent et est lié à la qualité de l’entreprise.

Comment identifiez-vous les projets intéressants ?

La localisation est la clé, et nous avons des bureaux à Johannesburg, à Lagos et à Londres. Notre équipe africaine comprend douze professionnels. J’ai divisé le travail et confié à chacun des zones géographiques claires. Tous ont désormais plus de responsabilités pour l’identification des opportunités, y compris les membres non seniors de l’équipe. Tous doivent sortir et partir à la « chasse » aux deals.

Le marché en Afrique est beaucoup plus entrepreneurial, il s’agit d’un écosystème évolutif, en pleine expansion, moins structuré, de sorte qu’il y a plus de possibilités de naviguer

Et qui a le dernier mot sur l’investissement ?

Nous avons une réunion hebdomadaire pour examiner les opportunités. C’est un processus fluide. Toute l’équipe discute ensemble. Si nous pensons qu’une opportunité mérite notre attention, nous la soumettons au comité d’investissement global, qui comprend plusieurs membres de l’équipe de direction mondiale du groupe. C’est lui qui donnera le feu vert.

En quoi les marchés africains, selon vous, diffèrent de ceux que vous avez couverts auparavant ?

En vingt-deux ans de carrière, j’ai examiné des offres sur les six continents et fait des affaires dans cinq d’entre eux. Ce qu’il ressort en Afrique, c’est que le marché est beaucoup plus entrepreneurial. Les États-Unis et l’Europe disposent de marchés, de processus d’investissement et d’écosystèmes très développés. Ici, il s’agit d’un écosystème évolutif, en pleine expansion, moins structuré, de sorte qu’il y a plus de possibilités de naviguer, ce qui est plus gratifiant pour nous et intéressant pour nos investisseurs.


Le club des ex

Depuis son départ de Carlyle, Marlon Chigwende s’est associé à Kayode Akinola, ancien patron Afrique de KKR, ainsi qu’à Adrian Smith et à Mayowa Ayodele, anciens de l’équipe africaine de Standard Chartered Private Equity, dissoute à la fin de 2016. Ils ont lancé Arkana Partners, qui vise des investissements de 20 millions à 60 millions de dollars, avec une limite haute à 100 millions (85 millions d’euros environ)

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