Politique

[Édito] Algérie : génération(s) Hirak

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Mis à jour le 02 mars 2020 à 17h13

Par  Marwane Ben Yahmed

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

(@marwaneBY)

Les femmes sont très présentes lors des manifestations du Hirak. Ici, à Alger lors de la marche du 8 mars, journée internationale de la femme.

Les femmes sont très présentes lors des manifestations du Hirak. Ici, à Alger lors de la marche du 8 mars, journée internationale de la femme. © Louiza Ammi

Avec le mouvement de contestation entamé depuis février 2019, les Algériens ont repris leur destin en main. Mais il faudra de longues années, peut-être une génération, avant qu’ils parviennent à obtenir ce qu’ils réclament, un changement profond et pérenne.

Alger, fin février. L’auteur de ces lignes n’y avait plus mis les pieds depuis presque un lustre. Une éternité pour celui qui, pendant plus de vingt ans, a si souvent arpenté ce pays.

Pourtant, de prime abord, pas grand-chose n’a changé dans la capitale. La même fascinante beauté surannée d’une ville à nulle autre pareille, qui s’étire au-dessus de l’une des plus belles baies du monde, les mêmes tracas quotidiens pour ses habitants, la présence toujours perceptible de la police ou des forces de sécurité, les interminables embouteillages qui transforment en calvaire chaque déplacement. Avec une touche de modernité en plus, essentiellement liée au consumérisme auquel ont succombé toutes les nations de la planète.

Rien ne sera plus comme avant

Mais à y regarder de plus près, on devine que quelque chose s’est passé ici et que rien ne sera plus comme avant… Les Algériens ont repris leur destin en main il y a tout juste un an, avec le déclenchement de ce vaste mouvement de protestation pacifique que l’on appelle le Hirak.

Un nouvel élan anime jeunes et moins jeunes, mus par la volonté d’exiger plus et mieux de leurs dirigeants

Hier, la résignation face à la hogra (mépris teinté d’injustice) et le profond coma politique dans lequel le pays avait sombré étaient palpables. Aujourd’hui, un nouvel élan anime jeunes et moins jeunes, portés par une vague d’espoir et d’attentes, mus par la volonté d’exiger plus et mieux de leurs dirigeants. Le mouvement n’est pas structuré et peine à formaliser une feuille de route ou une alternative crédible et audible. Il rejette beaucoup, y compris une opposition divisée, à ses yeux discréditée, et propose peu. Mais il perdure.

Des centaines de milliers de citoyens à travers le pays continuent de descendre dans la rue chaque semaine, soudés par leurs demandes de changement systémique, de liberté et de dignité. Cette résilience prouve que les Algériens ne sont pas prêts à renoncer.

En un an, ils ont obtenu le départ d’Abdelaziz Bouteflika et de son clan, l’arrestation de figures que l’on croyait à jamais intouchables. Le Hirak entre dans sa deuxième année avec un nouveau président, un nouveau Premier ministre, un nouveau président du Parlement, un nouveau cabinet et un nouveau chef d’état-major de l’armée. Ce n’est pas rien. Il faut vivre de l’intérieur un de ces vendredis de mobilisation, parcourir avec le cortège des manifestants les rues de la capitale, échanger avec eux dans cette étrange atmosphère mi-revendicative mi-festive pour comprendre à quel point cette expérience a transformé le peuple algérien.

Stratégie des petits pas

Il lui faudra pourtant beaucoup de patience, ce qui n’est pas précisément sa première qualité. On ne change pas un système aussi enkysté et diffus en un tournemain. Il n’y aura pas de panacée à leurs maux, pas de génération spontanée de dirigeants politiques modernes, intègres et étrangers à la soif de pouvoir.

On ne change pas un système aussi enkysté et diffus en un tournemain

Les attentes sont telles qu’elles ne pourront qu’être déçues. Il va leur falloir apprendre en marchant, trébucher, se relever, poursuivre sur un chemin inexploré, se tromper de direction, revenir en arrière, repartir… Ils peuvent en parler avec leurs voisins tunisiens ou avec leurs frères égyptiens, burkinabè, zimbabwéens.

29e mardi de manifestations des étudiants, le 10 septembre 2019, à Alger.

29e mardi de manifestations des étudiants, le 10 septembre 2019, à Alger. © Samir Sid

Accélérer leur apprentissage, commettre leurs propres erreurs. Ils n’en sont qu’aux prémices de leur aventure. Ils devront surtout apprendre à composer, adopter la stratégie des petits pas en lieu et place du « blitzkrieg » institutionnel et humain qu’ils réclament, ce reset total auquel ils aspirent, qui se heurtera inévitablement à l’immobilisme que tenteront d’installer ceux qui n’ont pas intérêt au changement et qui demeurent puissants.

Il faudra de longues années, peut-être une génération, avant qu’ils parviennent à leurs fins. Mais ce sera LEUR aventure, celle qu’ils auront menée à leur guise, en étant les vrais acteurs de l’histoire qu’ils auront écrite. Et ça, c’est déjà inestimable pour tous ceux qui se souviennent de l’Algérie d’avant…

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